La quête du vide

dimanche 7 avril 2013 1:00

Par Laurence Beauchemin-Lachapelle

Ramon Kelvink Jr., funambule européen de 4e génération, se hisse sur le toit de l’édifice Price à Québec. Cette traversée légendaire le mènera, 230 mètres plus tard, aux remparts du château Frontenac. Prouesse mythique tant elle est rare, toutes les personnes impliquées dans son exécution, spectateurs compris, font le pari de l’adresse physique. Ne reste plus à l’artiste qu’à s’élancer, sans attache, vers des prouesses historiques… et lucratives.

 

11 juillet 2009, Festival d’été de Québec. Le responsable des arts de la rue, Michel G. Barette, a misé gros dans cette cascade et court presque autant de risques que le funambule haut perché. «C’était une opération complexe, se souvient celui qui cumule une quinzaine d’années à titre de programmateur. Il a fallu convaincre les assurances parce que nous n’avions pas la permission de nous balader sur un château qui abrite les grands de ce monde,» ajoute-t-il.

 

Les risques étaient omniprésents. Les édifices devaient comporter assez de résistance pour soutenir un équipement imposant. Une fois les accords administratifs conclus, la météo tenait Michel G. Barette et son équipe en haleine. «Nous n’avons eu qu’une fenêtre de beau temps à 11 h, la dernière journée du passage de M. Kelvink. On l’a prise,» mentionne-t-il. Grâce aux stations de radio et de télévision, l’événement a mobilisé autant de résidents locaux que de touristes, tous habitués aux spectacles d’envergure dans la vieille capitale. Raymon Kelvink Jr. a marché sur un fil de 16 mm pendant plus de 30 minutes. L’épisode a marqué l’histoire du funambulisme.

 

Fidèle à son mandat, Michel G. Barette a saisi l’occasion d’édifier la ville de Québec, de promouvoir son architecture, sa valeur historique et son esprit «bon enfant». Mieux encore, il se fait un point d’honneur de perpétuer la tradition des arts de la rue. Grâce au succès du festival, la ville de Québec soutient, à bout de bras, son titre de patrimoine universel de l’UNESCO. Des exploits comme celui réalisé en 2009 génèrent des coûts considérables – entre 35 000 et 40 000 $ –, et ce, même si le budget accordé au volet des arts est le plus modeste du festival.

 

Un autre exploit du genre fait les manchettes en 2012. Nik Wallenda, 7e d’une génération de funambules américains, donne un nouveau souffle aux chutes Niagara. Il franchit les quelque 550 mètres qui séparent les cascades à plus de 60 mètres d’altitude. L’air est chargé d’eau, le fil est glissant. L’ambition se chiffre alors à 1.3 million de dollars, toute logistique comprise. Et même si l’événement satisfait l’appétit touristique, le principal intéressé a dû se résoudre aux conditions de sécurité que lui imposent les médias. Laurence Tremblay-Vu, finissant à l’École nationale de cirque, admet qu’il s’agit d’une entorse à la tradition. «C’est comme s’il avait triché, précise l’artiste. Mais cette dérogation vaut son pesant d’or.»

 

Laurence Tremblay-Vu, fildefériste et funambule, est un artiste avant d’être un athlète. Il considère que le funambulisme dépend aujourd’hui comme toujours de l’événementiel pour perdurer. «C’est difficile de trouver les fonds et les installations nécessaires. Sans événements, les assurances nous boudent parce que c’est trop risqué», soutient-il. Les contrats qui l’attentent et qui mettent à profit son talent n’ont rien d’une quelconque captivité. Il y voit non seulement une façon de combler un besoin grandissant de défis, mais aussi, «une belle façon de promouvoir cet art millénaire».

 

Repousser les limites

Celui qui a traversé le canal de Bruxelles en 2011 constate que la pratique telle qu’on la connaît aujourd’hui est appelée à disparaître. Puisque les foyers d’experts comme celui des Wallendas se raréfient, Laurence Tremblay-Vu doit envisager un tournant. «Je voudrais créer un numéro de fil contemporain, plus organique que la marche habituelle. Il s’agit d’élaborer une chorégraphie dansante, avec moins de marche et plus de mouvements,» déclare le funambule. Un peu comme le fait le fildefériste au cirque, mais à des hauteurs vertigineuses.

 

Pour d’autres, la réorientation de l’art passe par le développement de disciplines résolument sportives comme le slackline, pratiqué au ras du sol, mais dont la souplesse du câble d’acier permet des acrobaties comparables à celles effectuées sur un trampoline. Cependant, la conquête des hauteurs n’est pas en laisse. Le highline exploite les montagnes et autres sommets naturels pour effectuer des traversées les pieds et les mains nus. Leurs vedettes, encore mal connues de la toile, oeuvrent pour démocratiser le sport. Les Européens Julien Millot et Damien Mercier, pour ne nommer qu’eux, parcourent les Alpes en 2009 pour répertorier les meilleurs points d’ancrage. Cette initiative constituera une première base de données pour les adeptes, sans compter l’inscription des méthodes d’installation et le protocole relatif à la pratique.

 

«Les variantes du funambulisme ne sont pas des modes passagères,» assure Laurence Tremblay-Vu. Elles étaient déjà en pratique dans les années 80 en Californie. Aujourd’hui, le vocabulaire technique tend à se fixer. Les événements susceptibles d’encadrer les performances ne sont, au final, qu’au service d’un esprit de conquête beaucoup plus audacieux qu’un plan marketing.

 

Là où s’accordent les visions de Michel G. Barette et de Laurence Tremblay-Vu, est en ce qui a trait à la manifestation du pouvoir créateur. Tant pour l’un que pour l’autre, l’homme qui marche sur un fil a marqué la mémoire des hommes. Qu’il se manifeste aujourd’hui entre deux montagnes ou deux édifices, il éveille l’imaginaire collectif. Selon Michel G. Barette, assister aux infinies possibilités du corps recèle quelque chose d’instinctif, à des kilomètres des objectifs ministériels. «Les spectateurs se rassemblent autour de l’artiste comme d’une oasis. C’est la joie de boire de l’eau pure.»

Crédit photo Laurence Tremblay-Vu

1 Comment

  • Denyse

    Laurence encore bravo ! Super ! Bien aimé l’article et la photo.
    Au plaisir de te revoir
    Denyse

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