Fermer les yeux pour la journée

lundi 5 mai 2014 9:30

J’ai passé la journée la plus longue de ma vie. Je me disais que ce serait une drôle d’aventure, que j’aurais du plaisir à être un cobaye désorienté une journée. Comique? Oui. Enrichissant? Oui. Agréable? Pas vraiment. Ne pas pouvoir se fier à ses yeux, c’est extrêmement dur. Je sors tout de même de cette expérience avec seulement quelques accrochages à mon actif et peut-être une ou deux égratignures. Et surtout, heureuse plus que jamais d’avoir tous mes sens.

Par Marilou M. Robitaille

Ce matin je me suis levée à l’heure habituelle, je me suis préparée comme je le fais tous les jours. La seule différence, c’est que je profitais de chaque minute qu’il me restait avant d’arriver à l’école, moment fatidique où je deviendrais aveugle pour la journée. Même dans le métro vers l’université, je me rendais compte à quel point tout dépend du regard. On est constamment stimulé par nos yeux, ce que j’ai appris à mes dépens pour le reste de la journée.

Oui, le regard nous stimule. Je mentirais en disant que j’ai trouvé mes cours passionnants aujourd’hui. Les yeux fermés, cachés par un bandeau, avec seulement l’ouïe pour suivre la matière enseignée, le seul jour où le prof a mal à la gorge. Sa voix ne portait pas dans l’auditorium en ce lundi matin. Il avait bien choisi sa journée! Ouf, comment rester réveillée? J’en ai plutôt profité pour récupérer les quelques heures de sommeil qu’il me manquait.

Mon plus grand défi de la journée reposait sur mes déplacements. J’avais beau avoir confiance à 100% en Anaïs, qui d’ailleurs jouait son rôle de guide à la perfection, c’est toujours épeurant de se promener sans pouvoir se fier à nos réflexes pour éviter les obstacles déambulant dans les grands corridors bruns de l’UQAM. Résultat : j’ai dû foncer dans une bonne dizaine de personnes.

Le moment le plus éprouvant de ma journée fut d’affronter les escaliers roulants. Qui, dans sa jeunesse, n’a pas eu peur de s’y faire engloutir une fois arrivé au bout? Je suis parmi les personnes (très rares j’imagine) qui ont encore cette petite frousse à l’âge de 20 ans. Et bien, j’ai dû affronter cette peur puisque c’était le seul moyen de me rendre à mon cours ce matin. Dure épreuve, que j’ai finalement réussie haut la main après quelques petits accrochages ici et là.

Je n’ai été aveugle que quelques heures et j’ai pu rapidement constater à quel point chaque sens est indispensable. La perception et l’instinct deviennent également importants. Quand je ne pouvais pas me fier à mes yeux, je devenais dépendante de l’ouïe et surtout du toucher. Le goût aussi devient important : le croissant que j’ai mangé à la pause n’a jamais été aussi bon.

Parlant de bouffe, j’ai dû me trouver quelque chose à manger ce midi. Avec ma charmante guide, j’ai affronté les marches de béton qui descendent vers St-Denis à la sortie de l’UQAM et on est parties à la recherche d’un bon dîner. Traverser le boulevard Maisonneuve à l’aveugle en pleine heure de lunch, c’est quand même difficile. Après m’être accrochée dans les nombreux trous du trottoir sur St-Denis, mon choix, peu original, mais de valeur sure, s’est finalement arrêté au Tim Hortons où j’ai eu la brillante idée de payer avec ma carte débit. Le caissier ne semblait pas apprécier la lenteur de mes gestes. L’aller-retour UQAM/Tim Horton ne m’aura jamais pris autant de temps. L’heure de dîner était presque terminée quand nous sommes finalement revenues au troisième étage du pavillon Hubert-Aquin à la table où nous mangeons habituellement.

Résumer mon cours de l’après-midi est facile. Dodo, dodo, dodo.

À la fin de la journée, lorsque j’ai enlevé mon bandana, j’ai eu le plaisir de retrouver mes yeux, mes chers yeux qui agrémentent mes journées. La journée a été très longue. J’ai tellement dormi que je ne pense pas dormir avant les petites heures du matin ce soir. Prenez soin de vos yeux, la vie est tellement plus belle ainsi!

DÉPOURVUE DU SENS DE LA VUE

Par Anaïs Brunelle

Lorsqu’est venu le temps de déterminer qui d’entre Marilou et moi allait faire l’aveugle pour une journée, jamais je n’aurais pensé que d’être l’accompagnatrice serait une tâche aussi complexe !

La journée a débuté à l’école, dans notre cours. Comme Marilou ne pouvait se servir de ses yeux, je lui servais d’intermédiaire pour lui dicter ce qui se déroulait dans la classe, pourquoi les gens riaient aux éclats, etc. Jusqu’au moment où je me suis rendu compte que… je parlais toute seule! Madame dormait sous son bandeau. À cet instant précis, mes cernes beaucoup trop apparentes et moi avons pratiquement regretté de ne pas être à sa place, pour pouvoir faire un petit roupillon, question de récupérer de cette fin de session interminable.

Ayant le sens de la vue, je dois vous dire que j’ai eu un «fun fou» à regarder la tête des gens lorsque leur regard nous croisait. Non seulement la plupart avaient un sourire en coin, mais il y en a plusieurs qui riaient de la voir totalement désorientée. Ce fut le cas lorsque nous sommes allées nous chercher à manger au Tim Hortons. J’entendais les chuchotements derrière nous, je vous jure qu’un simple bandana sur des yeux peut réussir à perturber des gens, no joke ! Un monsieur, un peu moqueur, a même fait des signes devant Marie, pour je ne sais quelle raison! Laissez-moi vous dire que même le caissier ne nous prenait pas au sérieux.

Mais LA partie la plus drôle de ma journée fut, sans contredit, lors de nos déplacements. Je me sentais littéralement comme un gros chien Mira. C’est incroyable comment tu dois penser à tout. Même lorsque nous étions en plein milieu d’un cadrage de porte, Marilou arrivait tout de même à se cogner le bras sur les murs (ne me demandez pas pourquoi, elle a peut-être des bras difformes?). Mais quand nous devions descendre les escaliers, c’était tout un planning : deux pieds à la fois sur les marches, un petit décompte «3,2,1… Yes Marie, tu es saine et sauve!». (Bin quoi… je dois bien encourager mon maître!)

Parle-parle, jase-jase, escorter Marilou toute la journée, c’était quelque chose! Quand tu n’as même pas assez d’yeux pour toi-même, imagine quand tu dois être ceux de quelqu’un d’autre.

Photos de: Marilou M. Robitaille, Anaïs Brunelle et Daphnée Malboeuf

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