L’homme à la plume d’acier

jeudi 19 janvier 2012 1:00

Par Sandrine Champigny

Boris Limonov

On le surnomme le kamikaze. Homme politique, écrivain, dissident, il est parmi les personnages les plus marquants de la Russie actuelle. En s’opposant à Vladimir Poutine dans une élection qu’il sait perdue d’avance, Édouard Limonov affiche ses couleurs, à 60 ans passés, comme défendeur des causes perdues.

«C’est un type très égocentrique», pense Ludmila Proujanskaïa, propriétaire de l’agence littéraire Prétexte, quand elle parle de Limonov. Égocentrique par ses écrits, souvent sous le signe de l’autoportrait. Avant d’être l’opposant de Poutine, Édouard Limonov est un auteur prolifique. Son premier roman est aussi celui qui l’a fait connaître. En effet, Le poète russe préfère les grands nègres a fracassé l’opinion publique en Russie. On considérait alors déjà Limonov comme un agitateur. Sorti en 1980, ce roman a choqué, notamment avec une scène homosexuelle. L’oeuvre, aussi subversive soit-elle, est aussi celle qui lui a ouvert les portes du monde de la littérature, et ce, partout à travers le monde.

Outre son écriture, c’est son engagement en politique qui fait la une depuis des années. Engagé dans les causes qu’il défend, Limonov a aussi, selon ses détracteurs, une réputation de girouette politique. Antisoviétique dans les années 60 en Russie, il change son fusil d’épaule une fois arrivé en Occident et se met à critiquer le capitalisme. L’auteur se lie ensuite avec les maoïstes gauchistes, collabore avec l’extrême gauche et avec la revue l’Idiot international. Cette revue pamphlétaire de gauche, fondée en 1969, n’existe plus aujourd’hui, à force de trop nombreuses condamnations, notamment pour diffamation.

Limonov vivra à Paris jusque dans les années 1990, soit jusqu’à la perestroïka. Mikhaïl Gorbatchev, alors à la tête de l’URSS, décide d’enclencher plusieurs réformes économiques et sociales dans le but de sauver l’économie chancelante. La restructuration est un échec, mais Limonov décide de revenir en Russie. «Je me souviens du moment où Limonov est réapparu à la télé, il était avec sa deuxième femme. Ils arrivaient à la télé et nous parlaient du monde extérieur», raconte avec nostalgie Ludmila Proujanskaïa. Malgré le tumulte qu’il crée partout où il passe, Limonov continue de s’en tirer. En allant à l’encontre des politiques gouvernementales, en dénonçant la droite politique, il se met en danger, mais se bat pour ses convictions. «L’homme a énormément de courage, il joue avec le feu, il risque sa vie», avoue Ludmila Proujanskaïa. Édouard Limonov est maintenant sans doute de retour pour de bon en Russie, car il a renoncé à sa citoyenneté française, acquise pendant son séjour en France dans les années 70 pour briguer l’investiture aux élections qui auront lieu en mars 2012. « La constitution russe interdit aux dirigeants la double citoyenneté », explique Ludmila Proujanskaïa.

L’homme derrière la plume

Limonov, c’est un personnage. Un personnage dérangeant, qui secoue l’ordre établi. Il est arrêté à de nombreuses reprises, notamment suite à la création du parti national-bolchévique dont il est à la tête. Le parti aura une vie éphémère, car il prône un retour au bolchévisme et au nationalisme russe, peu populaire au sein de la population. Pourtant, Limonov se garde un certain capital de sympathie auprès des autorités. «Il est souvent arrêté puis relâché, Poutine n’est pas très sévère avec lui, explique Ludmila Proujanskaïa. Il n’est pas aimé, mais le régime aurait pu être beaucoup plus strict.»  Son groupe de protestation, Stratégie 31, manifeste chaque 31 du mois pour s’insurger contre le régime de Poutine. Limonov est gênant pour l’autorité et sa cote d’appréciation est mitigée explique Sergey Philippov, étudiant de troisième année au doctorat à l’Institut de physique théorique Landau de l’Académie des sciences de Russie. «En raison de son discours nationaliste, beaucoup de jeunes adhèrent à ses idées. Pour les personnes plus âgées, il est souvent considéré comme un fou.»

Ses livres sont très populaires en Russie, lance Ludmila Proujanskaïa. «Avec la sortie du roman d’Emmanuel Carrere, ça booste les ventes de ses livres partout.» Édouard Limonov est en effet assez fascinant pour avoir inspiré un auteur. Sujet du dernier opus de Carrere, l’agitateur et auteur russe est remis au premier plan, ce qui pourrait d’ailleurs l’aider dans sa campagne.

Pourtant, la jeunesse russe ne semble pas aussi fascinée par les romans d’Édouard Limonov que par sa politique. «Les romans de Limonov sont probablement plus populaires en dehors des frontières qu’en Russie même. Parmi mes amis, aucun de nous n’a lu ses livres», raconte Sergey Philippov.

Celui qui a vécu une vie de folie fait jaser, que ce soit avec son groupe protestataire, Stratégie 31, ou encore par ses ouvrages à saveur politique et polémique. Reste à voir le sort que les prochaines élections lui réserveront, mais Édouard Limonov n’a certainement pas fini de faire la une avec ses coups d’éclats. Arrêté en novembre dernier, ses partisans espèrent le voir hors de prison rapidement. «J’aime qu’il transgresse les limites, mais certaines personnes ont peur de parler de Limonov, parce qu’il est trop subversif, confie Ludmila Proujanskaïa. Il déstabilise, mais dans tous les cas, c’est un type qui épate.»

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