Tinder et autres tentatives de connexion

vendredi 14 novembre 2014 9:00

La cadence du swipe left se répète au fur et à mesure que je regarde les photos des « hommes » qui apparaissent sur mon fil Tinder. Même principe que l’émission un tueur si proche; les spécimens ne sont qu’à quelques kilomètres. Sauf qu’ils ne tuent pas. En tout cas, leur profil ne l’indique pas.

Par Geneviève Jetté

Tinder est une application gratuite répliquant la forme d’un site de rencontre. Plus user friendly que Réseau Contact ou eHarmony, l’app propose une liste quasi infinie d’hommes de plus de 18 ans qui résident dans les environs. Défilant un par un, on choisit un profil qui nous plaît (en appuyant sur le coeur) ou on le refuse (en appuyant sur le X), tout simplement.

Je ne sens pas que je fit dans ce concept de « magasinage ». Je remets donc en question mes attirances en terme d’espèce masculine. « Je n’ai pas besoin d’un homme dans ma vie (je n’ai pas le temps, en fait). Je suis trop difficile pour ce genre de site. Comment pourrais-je intéresser quelqu’un avec seulement quatre photos, mon prénom et mon âge? C’est impossible de trouv… »

Oh my god.
Grégoire, 23 ans. Photos d’un appareil professionnel, donc pas de selfie pleine de malaise. Dix points pour Griffondor. Barbu, cheveux longs et s’habille chez OTH. Merveilleux. Il aime la page 3 fois par jour. J’en déduis qu’il cuisine. Il écoute Arctic Monkeys et Kaytranada et les a vus à Osheaga. J’étais aussi à Osheaga. C’est un simili hipster. Pas trop, juste assez. C’est le DiCaprio de l’avenue Mont-Royal. Cela me convient. Cela me convient parfaitement.

* Like *

Nous sommes un match. Un match parfait, oui ça, je le savais déjà. Un match Tinder signifie qu’il m’a également like en retour, ce qui (est flatteur et) ouvre automatiquement une conversation dans une section de l’application.

Il me parle immédiatement. Pas l’temps d’niaiser c’te Grégoire-là, me dis-je, peu séduisante.

Je me revois en 2006 sur MSN, quand mon full-de-beau-crush engageait une jasette et me demandait de mettre la webcam. Même sentiment. Je me laisse donc prendre au jeu et lui parle jusqu’aux petites heures. L’échange était semi-fluide, mais ce n’était qu’un détail. On ne part de rien, quand même.

Je me sentais ambitieuse et l’ai réclamé en date. Dans l’éthique des demandes de rendez-vous galants, cette action est normalement à proscrire. Sur Tinder, la raison se confond au YOLO. C’est l’anarchie émotionnelle ou un reflet des générations à venir. Tinder fait réfléchir.
18h32 : message envoyé.
20h24 : « Salut Geneviève, il me fera plaisir de te voir. Veux-tu venir chez moi? »


Crédit : Olivier Bouchard

ALERTE ROUGE! Règle numéro un du premier rendez-vous : ne jamais, au grand jamais, se rendre chez le/la prétendant(e). Question de sécurité. Je refuse donc son invitation, mais lui propose tout de même de se rencontrer dans un endroit public. Il acquiesce, s’excuse de sa maladresse (inévitablement pardonnée) et j’ai mon rendez-vous. Ouf.

Tout semble bien aller. Pour l’instant.

Je me rends au café (qu’il avait choisi) à la date prévue, une trentaine de minutes avant l’heure donnée et m’installe confortablement avec mon portable (pour avoir l’air occupée) et un latté. J’suis prête, comparée à lui. 20 minutes d’attente : il a peut-être raté son autobus. 25 minutes : il s’est peut-être perdu. 35 minutes : fashionably late assurément. 45 minutes : il est peut-être allé dans un autre café du même genre.

Une heure.

Il s’était rendu jusqu’à une heure de retard avant que je tente d’ouvrir notre conversation sur Tinder. Lorsque j’ai ouvert l’application, la boîte de dialogues avec Grégoire n’était plus là. Il avait supprimé notre « affinité », dans le langage de l’app. Wow. J’étais loin d’être déçue en fait. Avec ce rendez-vous, j’avais l’impression de forcer une connexion qui ne se manifesterait jamais.

J’ai enfilé mon manteau et suis allée déposer ma tasse de café, que j’ai fini comme on prend un shot, et ai remercié le barista. Le jeune homme m’a retourné un sourire splendide. Je crois avoir éprouvé un plus grand rapprochement avec cet employé qu’avec Grégoire avec nos conversations.

Bien qu’une telle application tente de lier les êtres par les intérêts mutuels et (surtout) par le physique, une connexion ne se forme pas derrière un écran. Elle se ressent devant la personne. Sans discussion forcée. Sans DiCaprio montréalais. Sans annulation soudaine de rendez-vous. Sans latté trop cher pour rien.

Tinder m’a fait réfléchir. Et ce n’est peut-être pas mauvais de se poser de telles questions.

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