L’intégration, page par page

jeudi 19 janvier 2012 1:00

Par Alexandra Piché

«Un petit trois dollars pour combattre la pauvreté? L’Itinéraire, un journal qui vient en aide aux plus démunis!» Le camelot Gabriel Bissonnette, vend le magazine aux portes de l’UQAM sans relâche, en plein cœur du métro Berri. Une jeune femme sort de l’université. «Ah Gabriel! Je peux t’acheter une copie?» Caroline Leprince, étudiante à la maitrise en science politique et chargée de recherche, le connaît bien. Ça fait bientôt sept ans qu’elle lui achète le journal. Ils se font la bise.

Gabriel est le plus ancien des 125 camelots actifs de l’Itinéraire, c’est-à-dire qui ont vendu au moins un journal dans le dernier mois. La vente du magazine l’Itinéraire est l’une des composantes du programme de réinsertion sociale proposé par l’organisme du même nom. Gabriel y est impliqué depuis maintenant 17 ans. Le fonctionnement est tout simple. Les camelots achètent le journal au groupe l’Itinéraire 1,50$ pour ensuite le revendre 3$. «Les camelots n’ont pas de quotas de ventes, ni d’horaires fixes. Ils organisent leurs horaires. Nous on ne fait que les encadrer, explique Julien Landry-Martineau, intervenant et responsable des camelots à l’Itinéraire. L’important, c’est de les rendre les plus autonomes possible.»

L’organisme a été initié pour et par des itinérants en 1990 afin d’améliorer leur condition. En plus de la réinsertion sociale, le groupe s’occupe de la rédaction du magazine et du Café l’Itinéraire. «L’organisme se différencie des autres parce que quand les gens cognent à notre porte, c’est pour s’en sortir, pas seulement pour se réfugier», explique Julien Landry-Martineau.

En se fondant sur leurs objectifs, les intervenants de l’organisme aident les personnes de la rue à se réinsérer dans la société. Ceux-ci vivent souvent dans un isolement total duquel il n’est pas facile de sortir. «Ce sont des gens que la société a exclus pour diverses raisons. Il est impossible de leur apposer une étiquette, parce qu’en travaillant chaque jour avec eux, on découvre que ce sont tous des cas uniques», indique l’intervenant.

La formation des nouveaux camelots est faite par les camelots plus expérimentés, comme Gabriel. Quand il passe au bureau, il est bombardé de questions. «C’est sûr que même si je suis pressé, ça ne me dérange pas. Ça fait longtemps que je suis dans la vente. C’est facile pour moi de vendre, mais pas pour les plus gênés.» Avec les années, Gabriel a développé ses méthodes de vente et trouve important d’en faire part aux jeunes camelots. Selon lui, il est primordial de lire le magazine avant de le vendre, pour répondre adéquatement aux questions de ses clients.

Des choses à dire

En plus de les encadrer, l’Itinéraire sert également de plateforme d’expression pour les personnes itinérantes. En étant camelots, ils sont amenés à communiquer pour vendre. Une expérience qui peut s’avérer éprouvante pour certains. Pour d’autres, le 1,50$ de profit n’est pas plus important que la discussion qu’ils ont avec le client. Ils ont aussi l’opportunité d’écrire dans le magazine. De plus, les camelots ont leur propre blogue, sur lequel ils peuvent s’exprimer.

Souvent, en achetant le magazine, l’étudiante Caroline Leprince discute avec Gabriel de tout et de rien. «Gabriel est facile d’approche et plaisant. Je suis toujours contente de le croiser. On se raconte des parcelles de vie.» «Les camelots deviennent souvent psychologues de rue. Parfois, les mères leur demandent des conseils quand leurs enfants dérapent un peu. Certains sont parrains d’enfants de clients, raconte Julien Landry-Martineau. Un camelot a même rencontré sa copine en vendant l’Itinéraire.»

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Non à la consommation

Avant de se retrouver dans la rue, Gabriel a travaillé comme vendeur et comme DJ avant d’être diagnostiqué d’une dépression et de sombrer dans la drogue. C’est en commençant à travailler pour l’Itinéraire qu’il a progressivement cessé de consommer. «Ça en surprend plusieurs, mais à l’Itinéraire on ne prône pas l’abstinence, on est plutôt pour la réduction des méfaits», expose Julien Landry-Martineau. Par contre, la sobriété est obligatoire sur les lieux de travail. «Au moins, quand les camelots vendent, ça fait un moment de la journée où ils sont obligés d’être sobres.»

Il explique aussi que les camelots sont très sévères entre eux quant à la consommation sur les territoires de ventes, pour ne pas écorner la réputation du magazine. «Quand je vois un camelot qui a consommé sur son point de vente, je l’empêche de vendre», explique Gabriel. Lors d’infractions, un comité formé d’un représentant camelot, de ses deux assistants et d’intervenants jugent la cause. «Ainsi, les camelots ne se sentent pas sous l’autorité d’un patron. Ils sont jugés par leurs pairs», précise le doyen.

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