Cultiver la liberté

samedi 22 novembre 2014 8:30

Crédit : thierry ehrmann

La valeur du web           

De Facebook à Wikipédia, d’Explorer à Firefox, le potentiel du web est vaste. L’industrie culturelle appelle à une diffusion remaniée des mouvements libres ne laissant personne indifférent.

Par Pénéloppe Tancrède

Les nouvelles générations ne peuvent pas le nier, Internet est désormais au cœur de leur quotidien. Alors que l’utilisation massive des technologies permet de tout savoir sur son voisin, la liberté d’accès aux connaissances est balisée. Les possibilités offertes sont nombreuses, mais la circulation ouverte du travail pose dilemme aux internautes.

Lorsqu’il est question de culture libre, l’adjectif «libre» est loin d’être un complément aléatoirement choisi. Il réfère plutôt à la liberté de diffusion et de modification des œuvres mises en ligne. Ainsi, des artistes profitent de la plateforme qu’offre le web et diffusent leurs produits à qui le veut bien. L’objectif principal est de faire évoluer le patrimoine culturel commun. La modification, le partage et la circulation de l’œuvre permettraient son évolution.

La philosophie de cette culture est un prolongement du logiciel libre. La première diffusion de propriété intellectuelle sur Internet est attribuable aux pirates informatiques, qui faisaient circuler gratuitement le code source d’un logiciel afin de pouvoir le modifier. La naissance de la Free Software Foundation, une organisation sans but lucratif américaine qui promeut le logiciel libre et la défense des utilisateurs, permet d’encadrer légalement l’étude et l’amélioration libre d’un programme. Sous l’égide du fondateur Richard Stallman, elle a contribué mondialement à l’émergence d’une réforme politique et sociale. Ce sont les assises de ce nouveau paradigme qui s’étendront à la recherche, l’art et l’éducation.

Liberté versus gratuité

Le chercheur en science de l’information à l’Université Concordia, Olivier Charbonneau, met l’accent sur un point. «La culture libre n’est pas synonyme de la gratuité des œuvres, objecte-t-il. Au contraire, elle est corollaire de la pression du marché qui tend les prix vers le bas.» Alors que certains artistes offrent des extraits gratuitement et vendent par la suite leur création en entier, les campagnes de financement participatif permettent également de contribuer à l’œuvre appréciée.

Par ailleurs, les artistes ne sont pas dénaturés de tous droits sous prétexte de contribuer à la liberté culturelle. Fondateur du site internet Artengine et professeur à l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQÀM, Alexandre Castonguay soulève la nuance. «La culture libre ne signifie pas l’abandon du droit d’auteur, explique-t-il. L’organisation à but non lucratif, Creative Commons, propose internationalement des contrats types de licences libres.» Certains organismes du même acabit aident les artistes en légiférant à l’avance les utilisations possibles de leurs œuvres. Le titulaire des droits donne ainsi son autorisation aux manipulations qui lui semblent légitimes. Des conditions comme l’obligation de citer l’auteur original, l’utilisation non commerciale, le partage identique ou l’absence de modification peuvent être préalablement déterminées. Le droit d’auteur est représenté par les limites juridiques imposées au partage.

En guise d’exemple où les droits d’auteur sont préliminairement acquittés, Olivier Charbonneau aborde le projet du ministère de l’Éducation du Loisir et du Sport (MELS). «Le MELS se lance dans la culture libre avec la création d’une entente entre la Société québécoise de gestion collective des droits de reproduction (Copibec) et les établissements scolaires.» Du préscolaire au collégial, l’entente permet aux enseignants d’un établissement scolaire avec une licence Copibec d’accéder gratuitement à plus de 6000 ressources pédagogiques, dont les redevances ont préalablement été payées par le ministère.

Malgré l’éventail de déclinaisons possibles protégeant la propriété intellectuelle, la diffusion libre des œuvres sur lesquelles un artiste a cogité ne se fait pas aussi aisément qu’une mise à jour de son statut Facebook. Pour certains artistes, la charge émotive rattachée à leur production est trop importante. Aux dires de l’artiste visuelle, Carolina Hernandez, dont la dernière exposition photographique a été présentée au Centre du Commerce mondial de Montréal, l’utilisation libre de ses créations est un trop grand prix à payer. «Il est difficile de se faire diffuser et d’attirer le bon chroniqueur, mais donner libre accès à ses images pour se faire une place n’en vaut pas la peine», déplore-t-elle.

L’alternative de diffusion qu’offre la culture libre représente à coup sûr un changement majeur. La réponse de l’industrie traditionnelle culturelle face aux modifications du marché devra se modeler aux nouveaux enjeux soulevés par les possibilités du web.  En adoptant des lois pour contrevenir au mouvement, les gouvernements disent non au partage riche et oui aux clichés des publicitaires. Les adeptes de ce mouvement ne perçoivent pas la culture comme une propriété privée au même titre qu’un bien physique. Si elle reflète l’intelligence collective d’un peuple, favoriser le partage et les interactions devrait signifier davantage qu’un commentaire en 140 caractères.

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