Au pays des hommes intègres révoltés

vendredi 16 janvier 2015 6:00

Crédit : Jeff Attaway

Crédit : Jeff Attaway

Après 27 années d’aspirations politiques refoulées sous la dictature de Blaise Compaoré, la société civile burkinabè a mis fin au règne de son président en octobre dernier. La crise sociale engendrée par le désir d’une vie meilleure semble pourtant n’avoir jamais été aussi claire, attisé par la trop longue répression de leurs besoins et libertés.

Par Carolanne Magnan-St-Onge

Le Burkina Faso est un des pays les plus pauvres du monde, la majorité de sa population de moins de 25 ans étant au chômage. L’économie était non-inclusive et les retombées n’étaient pas assez importantes pour atteindre la population. Seule la garde rapprochée de Blaise Compaoré, composée de ses hommes politiques, de l’armée et des chefs de village, en a profité. Le système était basé sur le favoritisme et la hiérarchie, au détriment de la croissance économique et du développement humain.

Selon Luc Bambara, originaire de la ville de Bérégadougou au Burkina Faso et vivant à Montréal depuis six ans, les habitants qui étaient du côté de Compaoré n’avaient pas trop le choix de le soutenir. Ils avaient un bon poste, un salaire satisfaisant et des privilèges sociaux, alors que la grande majorité de la population vivait dans la misère. « Il y a eu des manifestations avant 2014, mais elles n’avaient pas beaucoup d’impact. Les gens avaient peur et même s’ils avaient beaucoup de choses sur le cœur, ont préféré garder le silence, explique Luc Bambara. On critiquait Compaoré en privé, mais jamais sur la place publique. La situation de la population était déjà tellement précaire, on ne voulait pas prendre le risque de perdre son emploi, d’aller en prison ou d’être exécuté.» Lorsque les besoins primaires des personnes ne sont pas comblés, elles ne prennent pas le risque de se mettre dans une situation encore plus précaire en manifestant pour un idéal collectif, rajoute la professeure de psychologie sociale à l’Université de Montréal, Roxane de la Sablonnière.

Il faut retenir que la majorité des habitants n’ont pas connu un autre président que Compaoré. Ceux-ci voulaient éviter à tout prix les coups d’État et les conflits ethniques des pays voisins, se rappelle Luc Bambara. Ils attribuaient donc la stabilité de la paix du pays à Compaoré, qui maintenait des liens avec les chefs de villages qu’ils respectaient et suivaient. «Dans une dictature, le contact avec le monde extérieur est difficile. Internet est un nouvel outil. La population recevait uniquement l’information de propagande de son dirigeant. Elle ne sait souvent pas qu’elle vit dans la misère ou elle pense que les autres pays connaissent davantage de difficultés», précise Roxane de la Sablonnière.

Quand c’est trop

D’après l’homme originaire de Bérégadougou, c’est le projet de modification de la Constitution que le président Compaoré a mis de l’avant pour obtenir un cinquième mandat qui a suscité l’ire de la population, servant de revendication précise. De plus, les jeunes universitaires burkinabè connaissent maintenant leur réalité grâce aux nouvelles technologies. «Quand tu vois un garçon avec qui tu es allé à l’école, qui a la même formation que toi, qui accède au gouvernement et devient riche, alors que toi tu n’es qu’un simple commerçant, c’est révoltant», se désole Luc Bambara. D’après la professeure du département de psychologie de l’UdeM, les gens tendent à se comparer à d’autres groupes sociaux et constatent ainsi leur manque, ce qui crée un sentiment de privation relative. Cette comparaison négative attise leur désir de s’engager dans des activités militantes.

Un gouvernement de transition a été formé jusqu’aux élections prévues pour novembre 2015. La population du Burkina Faso doit dorénavant s’assurer de changer sa vision de son rôle dans la société et l’implanter. C’est un autre combat à mener qui est loin d’être gagné. Selon Roxane de la Sablonnière, des révoltes ne mènent souvent à rien. «Un travail à long terme est nécessaire pour changer une société. Il y a une tendance à retourner vers les anciennes façons de faire, même la dictature, comme il est extrêmement difficile de tout réapprendre», ajoute la professeure.

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