Crimes et Châtiments

dimanche 18 janvier 2015 7:30
Malgré la promesse de Barack Obama de fermer la prison et l’aveu d’avoir utilisé la torture, Guantánamo semble là pour rester. Regard sur la prison la plus célèbre des États-Unis où les droits civiques n’existent pas.

Par Samuel Lamoureux

«Nous admettons qu’aucune nation n’est parfaite, y compris la nôtre», a reconnu l’ambassadeur des États-Unis auprès du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, Keith Harper. La décision de se soumettre à la Convention contre la torture n’était qu’une ouverture. Douze ans plus tard, la prison de Guantánamo est là pour rester.

«Cet aveu sur l’usage de la torture est une prise de conscience des Américains. On sent qu’on est allé trop loin, qu’on doit se faire pardonner», explique le chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, Julien Touraille. «Cet aveu n’aura toutefois pas de rebond positif pour la prison. À court terme, elle restera ouverte», ajoute-t-il.

La prison américaine, située sur l’île de Cuba, est une véritable patate chaude pour l’administration du pays. Ouvert par George W. Bush en 2002, l’endroit détient toujours 136 prisonniers, la majorité n’ayant pas eu de procès. De ce lot, 86 proviennent du Yémen, pays jugé trop instable pour les recevoir. L’opinion publique n’accepterait pas de transférer les captifs dans des prisons américaines en raison de l’implication de certains dans les événements du 11 septembre 2001.

Si 779 détenus ont gouté à la prison, plus de 600 ont été transférés vers d’autres pays, dont une centaine depuis l’arrivée du président Obama. Parmi les 600 détenus, neuf sont morts sur la base, dont sept par suicide. «Ce qui est difficile avec le transfert des détenus est la stabilité politique du pays d’accueil, déclare Julien Toureille. Sur tous les prisonniers libérés, 30% ont replongé dans le terrorisme».

Cet argument sur la sécurité est d’ailleurs repris ad nauseam par les Républicains. Le parti contrôlant maintenant la chambre des représentants et le sénat américain compte bien bloquer tout signe d’ouverture envers la prison. «La communauté du renseignement des États-Unis a informé Obama, une fois élu président, que ses promesses de campagne concernant Guantánamo étaient des vœux pieux, analyse le spécialiste du Moyen-Orient à l’Université de New York, Peter Valenti. Face à ce rapport de force, le président ne pourra changer drastiquement aucune des politiques concernant Guantánamo.»

Crédit: Paul Keller

Une tache sur la réputation

Plus qu’un symbole, la prison de Guantánamo est devenue une dérive pour la politique étrangère des États-Unis. Levier de mobilisation sur le terrain, le groupe armé État islamique a récemment vêtu ses prisonniers d’orange pour imiter le cas de l’enclave américaine. Pour la responsable des communications d’Amnistie Internationale Canada francophone, Anne Sainte-Marie, la prison est le signe d’un double jeu en matière de droits humains. «Ces détenus n’ont pas eu droit de contester la légalité de la détention et d’autoriser une remise en liberté. Seulement sept ont été déclarés coupables par la commission militaire», énonce-t-elle.

Si les conditions de détention ont été connues du public, par exemple les cellules en métal de 2 x 1,5 m avec à peine deux heures de sortie par jour, ce sont les outils d’interrogatoires qui ont été les plus dénoncés. De la simulation de noyade jusqu’à l’isolement prolongé, c’est le gavage forcé qui sème le plus la controverse. «Le gavage forcé a été utilisé à maintes reprises pour répondre aux grèves de la faim des prisonniers, explique Anne Sainte-Marie. On enfonce littéralement un tuyau dans la gorge des fautifs, celui-ci se rendant jusqu’à l’estomac. La douleur est in croyable, la pratique, inhumaine».

Tout compte fait, c’est peut-être l’argument économique qui viendra à bout de l’endroit, selon un article publié dans le New York Times en septembre dernier. Chaque détenu coûte environ 3 millions de dollars par année aux Américains, tandis que la moyenne desautres prisons est de 30 000 dollars.Comme les prisonniers de Guantánamo vieillissent de plus en plus, la facture concernant les soins risque elle aussi d’augmenter.

En plus des méthodes de tortures controversées, une censure a été mise en place concernant les livres pouvant être empruntés. À travers les Samuel Beckett et Anne Frank, on retrouve Crime et Châtiment de Dostoïevski. Ce livre met en scène Raskolnikov, un jeune écrivain pauvre, mais brillant. Parmi les réflexions morales sur le meurtre, le héros maintenant criminel se rend compte d’une chose près son acte : il a besoin de la collectivité pour vivre mais surtout, l’isolement est la pire des choses.


Transféré au Canada le 29 septembre 2012, le canadien Omar Khadr est toujours détenu dans une prison en Ontario. Emprisonné à Guantánamo le 28 octobre 2002 alors qu’il avait 16 ans, le jeune détenu a vécu dix ans dans cette prison. Enfant soldat pendant la guerre en Afghanistan, il a été capturé par les forces armées américaines le 27 juillet 2002 à la suite d’un échange de tirs durant lequel il aurait tué un soldat avec une grenade. Longtemps seul ressortissant d’un pays occidental en détention à la prison de Guantánamo, le gouvernement canadien conservateur a retardé incessamment son rapatriement.


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