Désarmer les ondes

vendredi 20 janvier 2012 1:16

Par Camille Carpentier

Après un an et demi d’opération, les créateurs de la station de radio somalienne Bar Kulan doivent se rendre à l’évidence. Le projet a perdu son indépendance en tombant entre les mains d’agences de relations publiques occidentales.

Donner une voix ainsi qu’un lieu d’échanges et de discussions au peuple de la Somalie, souvent considéré comme le pays le plus défaillant du monde, n’était pas une résolution toute simple. Bar Kulan, qui signifie «lieu de rencontre» en somali, avait comme objectif de rassembler les gens et de donner la chance aux différents groupes du pays de s’exprimer librement. C’est une des solutions développées par l’Organisation des Nations unies (ONU) pour rétablir un certain ordre dans les pays où la communication publique est brimée. «Nous souhaitons lancer des radios dans les zones difficiles pour donner des informations crédibles et indépendantes, explique David Smith, ancien directeur de Bar Kulan. Après un certain moment, nous devons nous retirer du projet et laisser les gens sur place en assurer la gérance.»

Dès que l’ONU s’est retirée du projet, Bar Kulan n’a toutefois pas été en mesure de s’autogérer et a perdu son indépendance. «Bar Kulan est un échec, admet David Smith. Les changements y sont énormes. C’est maintenant une radio de propagande, et elle appartient à une branche du gouvernement de transition. Le problème, c’est que nos partenaires ne voulaient pas que le projet avance trop vite.» L’ancien directeur affirme que la radio est désormais sous le contrôle de Bell Pottinger et Albany Associates, de grandes agences de relations publiques britannique et américaine. «Ce sont les pires êtres humains de la planète», ne peut s’empêcher de lâcher David Smith.

Bell Pottinger a en effet une réputation plutôt sombre. The Guardian a publié le 6 décembre dernier un article dévoilant la grande proximité entre le gouvernement britannique et la firme. Figurant dans la longue liste d’anciens clients controversés de l’agence, on compte Augusto Pinochet, Slobodan Milosevic, Margaret Thatcher, le gouvernement du Bahreïn et du Sri Lanka ainsi que le président du Yémen, Ali Adbulah Saleh. Selon David Smith, beaucoup de pays ont intérêt à ce que la situation demeure chaotique en Somalie.

Farah Lamaane est l’un des co-fondateurs de Bar Kulan et a quitté son poste de rédacteur en chef il y a quelles semaines. Selon lui, Albany Associates et Bell Pottinger auraient avantage à ce que la Somalie demeure instable pour conserver leurs contrats. Ces agences offrent des services de lobbying et de stratégies de communications dans des zones conflictuelles. «Ces gens font des millions sur le dos du peuple somalien, scande Farah Lamaane. Ce sont les principaux contacteurs de l’ONU. L’argent qu’ils empochent provient du Fonds monétaire africain, financé principalement par les États-Unis et les pays européens.»

Les choses ont bien changé depuis les débuts de Bar Kulan en mars 2010. Les meilleurs journalistes ont quitté le navire et la radio ne diffuse plus ce qu’elle diffusait jadis, au grand dam de ses fondateurs. Maintenant qu’elle est contrôlée par des investisseurs étrangers, il est impossible qu’elle garde sa neutralité. «Bar Kulan a perdu sa crédibilité, déclare Farah Lamaane. Beaucoup de gens ont été renvoyés. Elle ne peut plus assurer son rôle de service public.»

Quand les islamistes s’en mêlent

Sur les ondes de Bar Kulan, on discutait politique, on diffusait de la musique et on engageait des femmes à l’animation. Cela peut sembler banal, mais le tout n’était pas sans danger. Aussi fallait-il parfois modifier les voix des animateurs pour éviter des représailles violentes des islamistes au pouvoir dans le sud de la Somalie.

D’ailleurs, par mesure de sécurité, la station n’est pas située dans le pays-même, mais à Nairobi, au Kenya. Il était aussi dangereux pour les Somaliens de se brancher sur les ondes de Bar Kulan. Malgré tout, selon David Smith, le projet a reçu un excellent accueil dès ses débuts. «La réaction des gens a été extrêmement positive. La Somalie est un pays à la tradition orale où toute l’histoire se transmet par la parole. La radio est donc très importante; c’est une façon électronique de se parler. Tout le monde en a une, même les nomades du désert.»

Depuis la chute du président Mohamed Siyaad Barre en 1991, la situation en Somalie s’est graduellement détériorée. Aujourd’hui, la famine sévit dans le sud du pays et des pirates ratillent les côtes somaliennes. Le fragile gouvernement de transition à Mogadishu peine à s’opposer au groupe islamiste radical Al-Shabaabb qui contrôle une importante partie du pays. Ces islamistes pro-charia imposent ainsi une forte censure aux radios somaliennes, les interdisant de diffuser de la musique et excluant les voix féminines des ondes.

Difficile d’imaginer la complexité d’une initiative comme celle de Bar Kulan dans un pays plongé dans une profonde instabilité depuis près de trente ans. «Il faut qu’il y ait un engagement et un support du développement local, croit Michael Walls, professeur en développement au University College de Londres et spécialiste de la question somalienne. La Somalie s’est habituée à ce que les pays étrangers interviennent dans ses affaires internes. Elle doit pouvoir s’autogérer pour être forte.»

Pour David Smith, la solution à l’instabilité du pays reste l’indépendance, surtout dans le domaine des médias. «La Somalie a besoin d’une radio indépendante. Les Somaliens veulent régler leurs problèmes eux-mêmes. Je ne suis pas contre le gouvernement de transition, mais la solution à l’auto-gérance doit venir des Somaliens.»

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