Retrouver l’oui

mardi 20 janvier 2015 9:00

Crédit : Félix Deschênes

 

Sujet d’un roman best-seller et d’une comédie hollywoodienne, la pratique du oui systématique* se présente comme un remède disloquant la routine et guérissant l’hyper-individualisme postmoderne. Accepter toute proposition ou opportunité spontanée: tel est le défi bizarrement ardu qui m’a été donné cette semaine.

Par Félix Deschênes

Le désamorçage de mes réflexes socialement hermétiques ne sera pas du gâteau. Adepte du refus chronique, inventeur imaginatif d’excuses saugrenues et spécialiste du déclin poli, je devrai déployer des efforts considérables pour devenir un Yes Man à part entière.

L’exercice se met en branle lorsqu’une dame hispanophone, voûtée par ses soixante et quelques printemps, entre dans le bus m’amenant au métro. Elle avance d’un pas mal assuré dans le véhicule en mouvement et s’assoit aux côtés du seul passager qui ne s’empresse pas de feindre sommeil : moi. D’ordinaire, j’aurais opté pour les classiques mesures de détournement après avoir flairé le potentiel évangéliste de sa venue. Aujourd’hui, aucun exutoire n’est envisageable.

Du coin de l’oeil, je la vois pivoter progressivement la tête vers moi, comme pour me permettre de l’apprivoiser. Je lui adresse un sourire exagéré et me résous à donner naïvement la réplique à ses questions pièges. Rapidement, elle troque les lamentations sur la froideur des hivers québécois pour les questions moralisatrices sur ma foi en Dieu. Au cours des vingt minutes suivantes, j’écouterai docilement son plaidoyer avant de lui avouer mon agnosticisme dans un espagnol de touriste américain.

Qu’à cela ne tienne, j’aurai tout de même droit à une carte du Señor Jesucristo, aspergée de l’eau bénite de la « Basilica Notré-Dame ». Pour la protection, insiste-t-elle. Arrivé au métro, je vide mes poches de leurs deniers à la demande des mendiants. J’achète ensuite un exemplaire du magazine L’itinéraire à un bon diable de camelot, malgré mon acquisition d’une copie identique quelques jours auparavant. Disons simplement que je commence à l’avoir examinée en Saint-Simonaque, la drôle de casquette bouffante que P.K. Subban arbore en couverture.

Bien rapidement, il apparait évident que le train de vie du béni-oui-oui est bien au-dessus des moyens d’un étudiant. À ce stade, un oui systématique appliqué sans modération m’aurait déjà fait acquéreur d’un condo en banlieue, d’un ensemble de serviettes en ratine et d’un cercueil en bronze. Il y a toujours bien des limites à planifier ses arrangements funéraires à l’avance! Espérons seulement qu’au terme de cet exercice, mon double achat de L’itinéraire ne soit pas qu’un simple investissement dans mon propre avenir.Je tente avec un enthousiasme surfait d’assister à la soutenance d’une thèse doctorale sur la « puissance expressive des preuves circulaires ». Mais en vain. Il paraitrait qu’il faut soi-même être docteur en mathématiques pour y comprendre goutte. Je me rabats donc sur mon ordinateur, qui foisonne en opportunités de tout ordre.

Habituellement immunisé contre les publicités ciblées qui gangrènent les réseaux sociaux, je baisse ma garde et me résigne à les cliquer une par une. D’un violet violent, l’annonce d’un site franco-montréalais de « rencontres amicales » me titille la rétine. En moins de deux, je crée un compte d’utilisateur sous un pseudo risible et m’inscris à la première activité disponible : une soirée jeux de société dans un bar du centre-ville.

C’est après avoir tenté d’anéantir mes appréhensions à coup de formules psycho-pop d’auto-persuasion que je me rends à l’adresse convenue. Je descends au sous-sol et pénètre dans une pièce turbo-miteuse d’où émanent des effluves de vinaigre. Ou de moisissure. C’est au goût. Je repère un groupuscule hétéroclite d’individus qui transpirent le malaise et vais à leur rencontre.

À mesure que la soirée progresse, je trouve mes aises au sein de la drôle de brochette que nous formons. Je ressens une fierté enfantine à malmener des inconnus aux jeux de devinettes et éprouve un intérêt marqué à discuter journalisme 2.0 avec un spécialiste des nouveaux supports d’information. Après nous avoir servi ses blagues machistes sur la conduite automobile des femmes, un colosse aux biceps gros comme ma tête en vient même à parler d’holisme sociologique et à citer Bourdieu. Et vlan dans les stéréotypes!

Je quitte mon étrange meute d’adoption aux petites heures, surpris d’avoir trouvé autant de plaisir hors de ma zone de confort. Il est là, le pouvoir libérateur du oui systématique. Il nous extirpe de force de ce cocon dans lequel nous nous enfermons trop souvent, pour nous faire goûter aux plaisirs insoupçonnés de l’inconnu et à la simplicité d’un quotidien sans a priori. Je conclus l’exercice l’esprit léger et les poches vides. Ou presque. Depuis mon portefeuille en cuirette, le Señor Jesucristo veillera de son œil bienveillant sur moi au gré des opportunités insolites que j’accueillerai désormais à bras ouverts.

*Concept désignant le recours systématique à la réponse positive

Leave a reply

required

required

optional