Et si l’attente était payante

jeudi 22 janvier 2015 6:00

Les sorties de jeux tels que Batman : Arkham Knight et Battlefield Hardline sont repoussées à 2015. Les compagnies de jeux vidéo refoulent de plus en plus leur date de lancement, mais cette tendance ne provoque pas l’ire des gamers.

Par Jean Balthazard

L’industrie du jeu vidéo est confrontée à des longs projets coûteux. Chaque étape de production doit se faire dans des délais très stricts et la technologie évolue constamment. Ces réalités entraînent, au final, des retards de sorties. Les joueurs n’y voient pas un problème, ils préfèrent qu’un jeu soit peaufiné plutôt qu’il sorte trop tôt, à moitié achevé.

Selon le professeur au Département du management du HEC Montréal, Laurent Simon, ces retards sont la conséquence de l’évolution du jeu vidéo. «C’est le symptôme de la complexification des jeux. Au point de vue technologique, les outils sont de plus en plus sophistiqués, explique-t-il. On s’attend aussi à voir de plus en plus d’intelligence artificielle dans les jeux, ce qui est compliqué à programmer.» L’ancien développeur de chez Ubisoft, Marc Benoit, considère que d’autres facteurs sont aussi à l’origine des retardements. Selon lui, l’ennemi numéro un d’une production, c’est l’ambition des créateurs qui est souvent trop grande par rapport aux capacités des concepteurs de l’équipe et au temps accordé. « Il faut aussi prendre le manque d’expérience des gestionnaires de jeux en considé- ration parce qu’il y a beaucoup de jeux qui sont gérés par des créateurs devenus gestionnaires du jour au lendemain par nécessité, mentionne-t-il. Ils n’ont pas nécessairement les compétences, l’expérience ou la maturité requise pour mener des projets de 40 à 100 millions. »

Les effets de ce phénomène touchent bien sûr l’industrie, mais aussi les consommateurs. À priori, les joueurs pourraient être exaspérés par la situation, mais le constat général qui ressort est que les consommateurs préfèrent attendre quelques mois supplémentaires que d’avoir entre les mains un jeu bâclé.

L’éditeur en chef du blogue Tous des gamers, Nicolas Lachance, ne voit pas d’un mauvais œil les délais de sorties. «Les retards représentent souvent une bonne nouvelle pour les gamers, explique-t-il. Le développeur veut prendre plus de temps pour que les consommateurs aient un produit de meilleure qualité.» Watch_Dogs d’Ubisoft démontre, par contre, qu’il y a des limites à vouloir perfectionner des petits détails. Annoncé en primeur à l’Electronic Entertainment Expo (E3) en juin 2012, le jeu a été lancé officiellement le 27 mai 2014.

La frénésie créée autour de Watch_Dogs a permis à Ubisoft de mousser ses ventes, mais elle a aussi élevé les espérances des joueurs. Lorsqu’un jeu est retardé, ce phénomène d’engouement prend de plus en plus d’ampleur jusqu’à créer des attentes irréalistes chez les gamers. Watch_Dogs a reçu des critiques convenables, mais il n’a pas satisfait la communauté de joueurs qui s’attendait à un jeu d’exception. Selon Nicolas Lachance, Ubisoft aurait dû lancer son jeu en novembre 2013, date initiale de sortie. Les concepteurs n’ont apporté que de légers correctifs et les joueurs auraient été probablement plus permissifs si le jeu était sorti à temps. Le délai n’a engendré qu’une tolérance amoindrie des gamers envers les bogues.

Les retards ont aussi un impact économique. Dans le cas de Watch_Dogs, les investisseurs ont très mal réagi à l’annonce du retardement. Du jour au lendemain, l’action d’Ubisoft a perdu un peu plus de 25% de sa valeur, une perte d’environ 250 millions selon le PDG d’Ubisoft, Yves Guillemot. Par contre, d’après Laurent Simon, il est mieux de sacrifier des gains à court terme que de compromettre des profits à long terme. «Si vous annoncez un retard, votre capitalisation va en prendre un petit coup, mais si vous sortez un jeu qui n’est pas au niveau des attentes et bien là, vous êtes encore plus à risque parce que vous ne ferez pas de ventes et les critiques ne seront pas bonnes», explique-t-il.

Crédit : Watch_dogs

 

L’action d’Ubisoft a par contre rebondi par la suite. Située à 8,19 euros le 16 octobre 2013 juste après l’annonce du report, elle a atteint un peu plus de 14 euros le jour de la sortie de Watch_Dogs. Selon Marc Benoit, si l’action baisse, d’autres investisseurs vont en profiter pour la racheter en misant sur une hausse du titre à la sortie du jeu.

La situation est toutefois frustrante pour certains joueurs. Nicolas Lachance estime que la formule «vote with your wallet» est le seul moyen que les gamers possèdent pour faire comprendre aux compagnies qu’ils ne veulent plus de retardements excessifs. L’idée est de favoriser les concepteurs de jeux vidéo qui respectent leurs échéances.

Les délais de sorties ne sont donc pas un phénomène condamné de toute part par les consommateurs. «La tendance est pour le mieux parce que les joueurs comprennent de plus en plus les retards et aiment qu’un développeur s’accorde le temps de sortir un jeu de qualité, explique Marc Benoit. Au contraire, ils sont plus critiques quand les compagnies sortent des jeux à moitié finis.» Comme quoi flouer les consommateurs avec des jeux inachevés, ce n’est pas payant.

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