Le corps en tant qu’oeuvre d’art

jeudi 22 janvier 2015 6:30

Stéfan

Finis les pinceaux, les artistes de la performance fusionnent l’art avec la vie. En mettant en scène leur enveloppe corporelle, ils confrontent leurs spectateurs à des tableaux vivants mettant en perspective des thématiques liées au corps et à l’identité.

Par Charlotte Martinet

Leur enveloppe corporelle est leur moyen d’expression. Depuis le début des années 1960, les artistes de la performance rejettent les codes traditionnels de l’art visuel en remettant en question ce qui est largement considéré comme de l’art. Depuis, ces artistes et leurs intentions restent toutefois méconnus et stéréotypés.

Le « body art » est aussi appelé art performance. Durant une prestation, le spectateur est arraché à son confort, il ne lui suffit plus de regarder l’œuvre, mais de la vivre comme une expérience sensorielle. «Un peu comme une manifestation, il faut y assister pour en comprendre les enjeux», illustre Annie Baillargon, une célèbre performeuse québécoise.

En 1977, Marina Abramovic, une des pionnières de l’art performance et son partenaire Ulay s’étaient installés nus, l’un en face de l’autre, à l’embrasure étroite d’une porte d’un musée. Les spectateurs étaient contraints de se faufiler pour passer entre eux. «C’est propre à la performance de créer cette proximité, parfois gênante, avec le public», indique la professeure d’art contemporain à l’UQAM, Marie-Ève Charron. La performance se rend complice du spectateur, le confronte à des thèmes qui ne sauraient être abordés sur une toile.

Les toiles et les thèmes conventionnels ne suffisent pas à la majorité de ces artistes. «Les thèmes de prédilection de l’art performance sont ceux qui se rattachent au corps, tout ce dont les autres matériaux artistiques ne pourraient pas traiter c’est à dire la sexualité, la douleur physique, le genre sexuel, les relations interpersonnelles, l’intimité», explique la professeure. Le « body art » est aussi le lieu privilégié d’expression des femmes. En plein essor dans les années 1960-70, cette forme d’art sera l’occasion pour la deuxième vague féministe d’affirmer ses prises de position. Marie-Ève Charron souligne que l’utilisation de leur corps permettait de mettre de l’avant des revendications qui leur étaient propres, à savoir une redéfinition du rôle de la femme dans la société, une réappropriation de leur corps, de leur sexualité et de leur image. Selon l’enseignante, les femmes artistes ont souvent été exclues dans l’histoire de l’art. Grâce à ce mouvement, elles prennent possession de la scène des arts visuels.

Le questionnement identitaire figure également parmi les thèmes. «Sous l’impulsion du féminisme, les questions identitaires vont porter des interrogations plus larges sur la définition des genres. Ils vont brouiller les frontières des catégories hommes/femmes de la matrice hétérosexuelle», raconte Marie-Ève Charron. Les hommes ont donc également leur place dans ce mouvement. Ils remettent en question leur identité masculine en montrant par exemple la vulnérabilité de leur corps, généralement assimilé à la force et la virilité. Les pratiques travesties et transgenres vont aussi être abordées, rappelle la professeure. Annie Baillargeon fait partie du duo d’artistes québécoises Les Fermières Obsédées. À travers leurs performances mêlant chorégraphies, musique, théâtre et art visuel, Les Fermières Obsédées utilisent des symboles afin de faire allusion à des réalités de la société. Leur marque de fabrique, c’est l’uniforme qu’elles portent depuis la création du groupe en 2001. Il est composé d’une chienne de travail et d’une gaine couleur peau faisant office de burqa de chair. «C’est un peu comme si on était des poupées nues sans l’être vraiment», décrit l’artiste. Elle ajoute que son uniforme est une métaphore de l’image du corps de la femme dans la société et de la standardisation massive.

Avec dérision et excès, Les Fermières Obsédées dénoncent la représentation de la femme dans la société, mais critiquent également la culture de masse nord-américaine, la militarisation, la société de spectacle ou encore le colonialisme. «On exagère les réalités pour les rendre visibles. Nos performances sont un peu un cirque de la société en image», exprime l’artiste. Lors de leur dernière représentation elles imitaient un « combat » des chefs. Dans un langage abstrait, chacune tenait son discours sans écouter les autres. «On faisait en quelque sorte le portrait de la situation politique québécoise actuelle», précise Annie Baillargon.

Ceux qui se démarquent le plus sont les artistes martyrs, qui mettent en péril l’intégrité physique de leur
propre corps. Selon Marie-Ève Charron, même si nous sommes bombardés d’images atroces sur Internet, dans le cinéma et les jeux vidéo, la violence est perçue comme plus brutale lorsqu’elle est pratiquée dans certaines performances. Le spectateur assiste à l’automutilation ou à des épreuves que l’artiste fait subir à son corps en temps réel. «J’ai l’impression que cette forme d’art permet de nous éclairer sur la violence plus sourde, plus invisible qui se déroule dans la société», commente enfin l’enseignante.

Aujourd’hui, cette discipline est même enseignée dans certains Cégeps et Universités. La nouvelle génération d’artistes prend la relève et s’applique à traiter des réalités actuelles. Au Québec, des festivals comme celui de la Rencontre Internationale d’Art Performance de Québec (RIAP) et la Biennale d’art performatif de Rouyn-Noranda organisée par le Centre d’artistes l’Écart rassemblent chaque année des performeurs provenant des quatre coins du monde.

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