Les Mendoza des temps modernes

jeudi 26 mars 2015 8:45

Au cœur de l’Amazonie se cacherait la cité inca Païtiti. Si plusieurs explorateurs ont mené des recherches, elles s’avèrent, jusqu’à maintenant, toujours infructueuses.

Jean-Philippe Guilbault

Atlantide, ville utopique supposément enfouie sous les océans, donne depuis longtemps du fil à retordre aux explorateurs des fonds marins. La cité perdue aurait vraisemblablement son pendant terrestre voilé sous le couvert de l’Amazonie : cap sur Païtiti, la mystérieuse cité inca.

La légende raconte que lors de l’arrivée des conquistadors espagnols, la royauté inca aurait ordonné le déplacement de ses richesses entre la capitale de l’empire, Cuzco, et une mystérieuse forteresse nommée Païtiti. Celle-ci, enfouie en plein cœur de l’Amazonie péruvienne, regorgerait d’or, de bijoux et d’autres trésors protégés de l’invasion espagnole. Que des explorateurs tentent de retrouver cette ville peut paraître légitime et l’œuvre d’individus comme le Français Thierry Jamin prend un certain sens. Président de l’Institut Inkari Cusco, il explore depuis 1998 le sud du Pérou afin de découvrir les vestiges de Païtiti. D’autres se sont également lancés dans cette aventure. En plus de l’équipe de 23 personnes accompagnant Thierry Jamin, un étudiant en psychologie à l’Université Dundee, l’Irlandais Ken Gawne, désire produire un documentaire, The Secret of the Incas, sur l’expédition qu’il mène lui-même depuis 2011.

Plusieurs intellectuels s’accordent toutefois pour nuancer l’enthousiasme que pourraient avoir ces explorateurs en herbe. La mystique forteresse de Païtiti ne serait peut-être pas la «cité d’or» si convoitée. Le professeur en Études sud-américaines à l’Université d’Helsinki, Martti Hekki Pärssinen ne remet pas en question l’existence même de la ville, mais doute des richesses qu’elle pourrait contenir. «Païtiti a rapidement perdu tout son contexte historique et, dans l’esprit avide des Espagnols – et de leurs récits déformés – elle s’est mélangée avec le mythe de l’Eldorado et des terres remplies de richesses.» Pour celui qui a mené plusieurs études de terrain en Amazonie, Païtiti ne serait pas une ville, mais plutôt une région à l’est du confluent de la Madre de Dios et de la rivière Beni. «Sans aucun doute, il ne s’agit pas d’une cité d’or comme le souhaitent tant les aventuriers fanatiques», explique Martti Hekki Pärssinen.

Les colons espagnols ne sont pas les seuls responsables de l’idéalisation du mythe de Païtiti. «Les missionnaires jésuites, vers la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, ont contribué à alimenter ce mythe», ajoute la professeure agrégée de littérature hispanique de l’Université de Montréal, Catherine Poupeney-Hart. «Les agences de voyage, et autres entreprises sensationnalistes, ont aussi beaucoup d’intérêt à ce type de quête d’une cité perdue.» Wiracocha, une agence de voyage péruvienne, réserve d’ailleurs une section complète de son site web à la légende de Païtiti. «C’est une région chargée de mystère», précise par courriel Grégoire Casier, un représentant de la compagnie. «C’est une zone tropicale riche où se croisent plusieurs prophéties comme le pachacuti, la prophétie des Andes, la prophétie de l’aigle et du condor. Cette cité d’or pourrait aussi se trouver dans une dimension parallèle.» Ces précisions amplifient le mysticisme autour de Païtiti.

Crédit : Stefan (flickr)

 

Chercheurs de rêves

L’imaginaire occidental possède son lot de cités mystiques à découvrir. La légende de Païtiti ressemble beaucoup à celles d’Atlantide ou d’Eldorado. Toutes les trois présentent des éléments utopiques dans leur récit. «Il faut prendre garde à faire un amalgame rapide entre ce type d’imaginaire et le récit utopique, précise le chargé de cours en études littéraires à l’UQAM, Daniel Letendre. L’utopie en tant que genre littéraire a un objectif politique et social, soit celui de mettre en forme, par une oeuvre d’imagination et sous des dehors de récit historique, un modèle d’organisation social idéal qui s’oppose à celui qui prévaut dans le « réel ».» Pour Daniel Letendre, les récits d’Eldorado et de Païtiti s’apparentent plus à la mythologie qu’à une réelle utopie. «On raconte avoir vu ou pris connaissance d’une cité merveilleuse et riche, couverte d’or qui se situerait à X-Y endroit, explique-t-il. À partir de ce récit premier, on élabore une sorte de fantasme qui tient moins à un projet politique qu’aux désirs de richesses de l’Homme.» Atlantide, contrairement aux deux autres récits, permettait à Platon d’y présenter différentes idées politiques. C’est, selon Daniel Letendre, ce qui différencie la mythologie de Païtiti de l’utopie d’Atlantide.

La forêt amazonienne continuera donc de recevoir des visiteurs avides de richesses et de trésors perdus. Si la possibilité de découvrir Païtiti fait relativement consensus au sein des intellectuels s’intéressant à l’histoire des sociétés précolombiennes, ceux qui souhaitent y découvrir or et fortune seront particulièrement déçus au terme de leur aventure.

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