Réchauffement diplomatique

jeudi 26 mars 2015 9:15

Le rapprochement historique du 17 décembre dernier entre Cuba et les États-Unis a eu l’effet d’une bombe. Au-delà des promesses et espoirs qu’il suscite, de nombreux défis se profilent à l’horizon.

Par Matisse Harvey

Au milieu du 20ème siècle, l’arrivée illégitime de Fulgencio Batista à la tête du pouvoir combinée avec la domination américaine sur tous les spectres de l’économie, enflamment une génération de Cubains qui voient leur société s’effondrer sous le poids du chômage, de la pauvreté, de la criminalité et de la prostitution. S’enchaînent alors les insurrections menées par Fidel Castro et Ernesto « Che » Guevara, ainsi que l’épisode de la baie des Cochons en avril 1961. Les Américains perdent la face et décrètent un embargo intransigeant ponctuant 53 ans de réapprentissage sociétaire.

Si aujourd’hui certains Cubains craignent de voir leur pays basculer dans l’engrenage du capitalisme et la démesure des sociétés de consommation occidentales, d’autres, plus optimistes, évoquent la résilience et le courage de ce peuple de 11 millions d’habitants, soudé par un passé de luttes acharnées pour conserver sa liberté et son indépendance.

Dans le récent désir de normaliser les relations, nombreux sont ceux qui y voient un calcul stratégique de la part des États-Unis. «En fin de mandat, Obama a besoin d’ouvrir quelques pistes sur la scène internationale pour placer les États-Unis sous un jour plus positif», estime le professeur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal, Victor Armony.

Un bilan très contrasté émane de ce tournant diplomatique. Certes, le temps semble s’être arrêté à Cuba et ses retards en matière technologiques, par exemple, sont criants. Mais d’un autre côté, la société cubaine a dû faire preuve d’imagination et de solidarité pour sa survie, renforçant ainsi le sentiment national. «Nous sommes pauvres, mais dignes et fiers de ce que nous avons accompli», soutient le consul général de Cuba à Montréal, Alain González.

L’un des succès remarquables de Cuba tient à son système d’éducation. Suite à leur nationalisation en 1961, les universités et les écoles ont fait de la gratuité scolaire l’essence même du système d’éducation. Sans oublier le programme d’alphabétisation pour les jeunes et les adultes Yo, sí puedo (oui, je le peux) créé en 2001 et reconnu par l’UNESCO. Malgré ses difficultés économiques, Cuba parvient également à rester en pointe dans le secteur de la santé, grâce à la qualification et la grande proportion de ses médecins. Championne incontestée de l’aide humanitaire dans le monde, l’île de Cuba a poursuivi sa longue tradition d’entraide médicale à la fin de 2014 en envoyant 256 médecins et infirmiers combattre l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, selon l’agence de presse cubaine Prensa Latina.

Crédit : Marie-Audrey Perron

À ces deux piliers de la société cubaine viennent s’ajouter des acquis sociaux importants comme «la prédominance de la culture, l’égalité des sexes et les avancées en matière d’homosexualité», souligne la présidente et fondatrice de l’organisme communautaire ARO InterNational, Colette Lavergne. C’est d’ailleurs la fille de l’actuel président cubain, Mariela Castro, qui a pris le flambeau de la défense des homosexuels ces dernières années.

Certes, Cuba semble avoir fait preuve d’autosuffisance malgré la rigidité de l’embargo à son égard, mais il lui faudra tout de même prendre le taureau par les cornes pour s’implanter dans le marché international au cours des années à venir, précise Victor Armony. La difficulté actuelle réside bien dans le fait que la grande majorité des firmes transnationales sont américaines. La situation géographique de Cuba rend également son impulsion difficile, obligeant l’île à importer en grande quantité. «Les produits coûtent extrêmement cher d’importation. Certains viennent même de l’autre bout du monde alors qu’ils pourraient venir des États-Unis», explique Colette Lavergne en donnant l’exemple du lait importé de Nouvelle-Zélande.

La normalisation éventuelle des relations avec les États-Unis est donc porteuse d’espoir pour l’avenir économique de l’île des Caraïbes. Comme l’explique le professeur de sociologie Victor Armony, le rapprochement en est encore au stade du dialogue quant à l’ouverture d’ambassades et à l’élimination des restrictions en matière de tourisme. Il s’agit donc d’un processus lent et graduel. «Ce n’est pas d’ici les prochains mois qu’on pourra juger du changement, mais plutôt à long terme, probablement d’ici les cinq prochaines années», estime le sociologue. Ses craintes sont plutôt du côté de l’apparition de classes sociales et de la perte des acquis actuels, notamment en matière d’éducation et de santé publique.

L’identité cubaine s’explique par un désir profond de souveraineté, d’indépendance et de liberté. «Nous ne voulons en aucun cas perdre cette autonomie en devenant la colonie d’un autre pays», conclut le consul cubain Alain González. Malgré l’immense espoir que suscite cette annonce, la prudence est de mise. Les Cubains prévoient donc être vigilants face à un empire qui a démontré, à maintes reprises, son désir d’imposer son idéologie et sa suprématie.

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