La goutte (au nez) de trop

mardi 31 mars 2015 10:00

Un sentiment d’hypocondrie collective peut habiter la population en temps d’épidémie. Certains accusent les médias d’en être en partie responsables.

Par Justine LeBlanc

Un reniflement, puis deux. Les mouchoirs s’empilent, les Advils s’accumulent. Il n’y a pas de doute, la prochaine étape, c’est la mort. Chaque année, des campagnes médiatiques créent un sentiment de paranoïa autour des maladies qui se répand aussi vite que les microbes d’un éternuement dans une population paniquée.

Pour Laura Pelletier, commis à la rédaction et journaliste pigiste au Devoir, tous les médias sont essentiels dans une société, ils y occupent une place de choix. Quelques fois, ils vont aller jusqu’à influencer le comportement des individus. Leur couverture des épidémies de toutes sortes encourage parfois un climat de panique chez les habitants. Selon le site internet du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, chaque année se tient une importante campagne de sensibilisation contre la grippe saisonnière. Le Ministère lui-même fait poser un nombre important d’affiches publicitaires à travers de nombreuses villes, en plus de diffuser des tonnes de messages radio et télévisés. Toutes ces annonces ont pour but d’avertir les gens de se faire vacciner. Prévention ou excès? La question se pose.

Pour la journaliste, les médias jouent un rôle non négligeable. À son avis, le choix du titre des articles poussent quelques fois un peu trop loin la donne. «Parfois, les journaux utilisent un titrechoc, sans vraiment l’expliquer, déclare-t-elle, ce qui peut contribuer à alerter la population, souvent pour peu de choses.»

Crédit : Eneas De troya

 

Toujours selon elle, tout média doit se donner comme mission première d’informer le public. Or, il ne faut jamais tomber dans la recherche du scoop à tout prix. Elle croit que cela s’est produit à quelques reprises lors de la large couverture médiatique accordée à l’Ebola. D’après l’avis de la journaliste, il est essentiel d’éviter l’excès lors de pareil événement. Il suffit «d’avertir sans alerter», ajoute-t-elle.

Un à cinq pourcents de la population générale souffre d’hypocondrie, explique la doctorante en psychologie Camille LeBlanc. Ce phénomène s’exprime par la peur constante ressentie par un individu à l’idée d’attraper une maladie. Un état d’esprit pareil a des répercussions directes sur la santé mentale de la personne, révèle l’étudiante. «Ce dernier pense uniquement à ce qu’il ressent et ses cognitions sont totalement dirigées vers lesdits symptômes», affirme-t-elle. La psychologue et neuropsychologue aguerrie, Geneviève Ruel, poursuit dans la même lignée en déclarant que ce sentiment est révélateur d’une grande anxiété. «Malgré des évaluations médicales négatives, la personne demeure convaincue de la présence d’une maladie», assure-telle.

Pour Daniel Londoño-Gomez, étudiant de 19 ans, cette réalité est la sienne. Il s’avoue «la définition même de l’hypocondrie». «Pas un jour ne passe sans que mon état de santé ne me préoccupe», reconnaît l’étudiant. Chaque matin, le jeune homme passe son corps en revue, à la recherche de signes qui prouvent qu’il est atteint d’une quelconque maladie, potentiellement mortelle. Sans se présenter comme une personne aux prises avec de graves troubles anxieux, il soutient avoir beaucoup de mal à se convaincre d’être en bonne santé.

Pour lui, le fait d’être constamment confronté à la menace de l’Ebola n’a pas été de tout repos. «Chez ce type de personne, il est possible d’entrevoir qu’une couverture médiatique de grande envergure concernant une certaine maladie pourrait déclencher des comportements qui correspondraient aux critères de l’hypocondrie», confirme Camille LeBlanc. Toutes les pensées de l’individu sont dirigées vers l’épidémie en question. Il voudra toujours en apprendre plus sur la menace de la maladie pour sa vie. Pour ce faire, Daniel Londoño-Gomez confie trouver du renfort sur Internet. Par contre, les sites tels que Doctissimo, où il suffit d’entrer ses symptômes pour trouver de quel mal on est atteint, ne sont pas aussi efficaces que la bonne vieille visite chez le médecin, précise la psychologue. «Tout regarder sur Internet aura l’effet contraire que celui espéré. À la place de se rassurer, on risque d’augmenter encore plus les symptômes qu’on avait à la base», assure Geneviève Ruel.

Les mouchoirs resteront sortis, les bols de soupe continueront d’envahir l’espace, les boîtes d’Advil se videront, et ce, tant et aussi longtemps que les campagnes médiatiques transmettront leurs idées à la même vitesse que la (peur de la) grippe.

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