Les curieux se prêtent au jeu

mardi 31 mars 2015 11:08

Crédit : William Murphy

 

L’industrie touristique liée à la visite de lieux hantés se plait à romancer l’histoire pour séduire un public friand de mystères.

Par Jean Balthazard

Les touristes frissonnent d’envie à l’écoute des anecdotes et des rumeurs exposées par le tourisme de la peur. Cette industrie ne hante pas pour autant l’esprit des visiteurs, car ils saisissent toute la dimension fictive autour de cette pratique.

Dans une société où le divertissement est roi, les clients sont conscients du caractère ludique du tourisme de la peur, considère l’historienne québécoise et professeure en histoire de l’Antiquité à l’Université de Sherbrooke Evelyne Ferron. Selon ses dires, le 21e siècle n’est plus propice à l’exploitation du surnaturel et du paranormal en tant que produits fiables. Le spiritisme, digne des années 1800, a fait place à un rationalisme présent chez les touristes sensibilisés aux tromperies, précise la professeure à l’Université de Sherbrooke. «Aujourd’hui, les gens ont confiance qu’ils achètent un produit trafiqué», ajoute-t-elle.

Les touristes critiquent d’ailleurs peu le principe du divertissement hanté puisqu’ils ne s’attardent pas à la vraisemblance de ces attractions. Ils sont plutôt en quête d’expériences inusitées et diversifiées, estime l’historienne française et professeure au département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM, Julia Csergo. «Lorsque le client paie pour visiter un lieu hanté, il cherche la sensation, l’envie de vivre quelque chose de différent», mentionne-t-elle.

Selon Julia Csergo, la fascination de l’au-delà et la soif de sensations fortes reviennent parmi les principales ambitions des touristes pour visiter ce type d’attraits. «Ce tourisme lié à la criminalité et aux ondes inquiétantes est une expérience attirante et présente depuis toujours dans l’industrie», explique-t-elle.

Les entreprises s’affairent aussi à créer des histoires sensationnalistes dans l’optique de captiver un public plus large, estime Julia Csergo. «Les lieux hantés séduisent sans doute davantage de personnes. Une simple visite archéologique va attirer des gens du tourisme culturel explique la professeure à l’UQAM. Une visite plus sensationnelle va amener des familles, des badauds, des gens qui se fichent absolument de l’histoire.»

D’après Evelyne Ferron, les lieux hantés doivent s’appuyer sur des assises historiques afin d’obtenir une certaine crédibilité aux yeux du public. Elle déplore en revanche le travestissement de l’histoire en vue de faire fructifier ces attractions touristiques. «L’histoire vient servir l’entreprise, servir le marketing, explique l’historienne, aussi professeure en histoire générale et en méthodologie documentaire au Collège Mérici. Elle peut être falsifiée pour vendre aux touristes l’idée d’une histoire beaucoup plus macabre que ce qu’elle est en réalité».

L’histoire est d’ailleurs désavantagée par rapport aux anecdotes relatées aux visiteurs. Les clients s’attachent aux récits fictifs et écartent du même coup les informations pédagogiques, croit Evelyne Ferron. «L’effet pervers, dans certains cas, c’est qu’on va s’attacher uniquement au sensationnalisme des lieux hantés. On va ainsi délaisser l’intérêt pour l’histoire plus générale», affirme-t-elle.

La face cachée du tourisme de la peur

Certaines compagnies ont toutefois le mérite d’intéresser le spectateur à l’aspect historique des bâtiments visités à l’aide d’explications factuelles, juge Evelyne Ferron. «À l’occasion, la visite d’attractions hantées offre aux gens la chance d’en apprendre sur l’histoire d’un lieu ou même d’une région. Il y a donc un volet éducatif», ajoute-t-elle. Selon la présidente de l’agence touristique Guidatour responsable de Fantômes Montréal Louise Hébert, ce type d’activités est très prisé par les établissements scolaires. Les étudiants stimulés par le côté sensationnaliste des lieux hantés peuvent acquérir des connaissances historiques lors des visites.

L’exploitation de légendes et de mythes peut aussi représenter une solution de dernier recours pour préserver un lieu historique d’après la chercheuse au Groupe de Recherche sur les Espaces Festifs Taïka Baillargeon. «Des fois, la commercialisation d’un mythe représente le seul moyen pour sauver une maison patrimoniale explique-t-elle. Il faut instituer des formes de profit. C’est une réalité incontestable.»

L’industrie touristique des lieux hantés doit néanmoins éviter de capitaliser sur des récits associés à la population actuelle, selon Taïka Baillargeon. «La question éthique devient problématique beaucoup plus souvent quand c’est récent parce que l’histoire touche directement les victimes et les proches», affirme la chercheuse. Le tourisme de la peur a de ce fait l’obligation de puiser dans le domaine fictif ou dans des légendes anciennes afin de ne pas porter préjudice, explique-t-elle.

La peur vend, elle vend même très bien, estime Julia Csergo. À son avis, les productions cinématographiques et les médias ne cessent d’exploiter des sentiments relatifs à l’effroi et à l’horreur pour gagner en popularité. Au même titre, le tourisme de la peur tire profit du mélange entre la fiction et les faits historiques. Les touristes ne peuvent pourtant pas s’empêcher de succomber à ce plaisir coupable.

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