Fous de l’art

mercredi 1 avril 2015 9:00

Les individus souffrant de troubles de santé mentale sont en proie à divers préjugés qu’il est toutefois possible de détromper avec une toile, de la couleur et un peu d’imagination.

Par Maude Parent

Il n’y a pas que du noir qui couvre d’un épais voile la rétine des personnes atteintes de maladies mentales. Il n’y a pas que les mots pour permettre aux gens de comprendre ce qu’ils vivent. Plusieurs organismes tentent de le prouver en utilisant l’art afin de sensibiliser le public.

Folie/Culture est l’un de ces organismes qui, en concevant des projets événementiels et des ateliers artistiques, accroche la ville de Québec avec des thématiques qui déstigmatisent la maladie mentale. «La création est un bon moyen de diffuser des idées et de faire connaître au public et aux artistes les réalités de la santé mentale», estime l’adjointe à la programmation de Folie/Culture, Marie-Pier April.

Si l’art et la santé mentale s’associent favorablement, c’est parce que les images vont au-delà des mots. «Les lignes, les formes et les couleurs sont le langage de l’inconscient que l’on retrouve dans l’hémisphère droit du cerveau alors que les mots et la pensée rationnelle se trouvent dans la gauche», explique la psychologue et psychothérapeute par l’art et enseignante en art-thérapie à l’UQAT, Johanne Hamel.

Folie/Culture n’a pas une mission thérapeutique. Même si le but n’est pas le rétablissement par la création, Marie-Pier April ne nie pas les bienfaits de la création sur la santé mentale. «On sort les gens de leur isolement, ils développent des aptitudes sociales et font des rencontres dans les ateliers, dit-elle. Ce sont des comportements que l’art permet de développer qui peuvent mener indirectement vers le rétablissement.»

Le programme d’accompagnement artistique Vincent et moi de l’Institut universitaire en santé mentale de Québec a pour objectif de supporter des artistes, pour la plupart de formation, atteints d’un trouble mental. Ils sont suivis dans un programme personnalisé qui leur permet d’évoluer dans leur domaine. Sans avoir recours à l’art-thérapie, ils bénéficient des bienfaits du confort de l’atelier. «Les retombées sont plus indirectes parce que les artistes se sentent valorisés et ils ont un endroit où ils peuvent s’améliorer, explique l’accompagnatrice du programme Vincent et moi, Nathalie Malenfant. On a des artistes qui sont ici depuis plusieurs années et qui commencent même à avoir de la visibilité à l’extérieur de la psychiatrie, dans le monde artistique.»

Crédit : Petri Damsten

 

Pour ces initiatives, l’art rassemble un plus grand public qu’une campagne de sensibilisation traditionnelle, car il n’y a pas de contrainte d’espace de diffusion. Folie/Culture ne se limite pas à un lieu fixe, il fait des endroits achalandés du centreville de Québec son musée. La ville est sa salle d’exposition, les rues son chevalet et les passants son public. «Comme on est itinérants avec nos projets, les gens sont souvent curieux et intéressés par ce qu’on propose et l’on espère que ça les amène à se poser des questions», soutient Marie-Pier April.

Sans s’attaquer à des diagnostics précis, Folie/Culture crée des projets aux thèmes ironiques ou humoristiques qui font participer le public, des artistes professionnels et des personnes qui portent le poids de la maladie mentale. En 2014, l’organisme a lancé le projet du drapeau des fous dans le cadre de la biennale de Québec. «On s’est dit que si les pays et les anarchistes ont leur drapeau, pourquoi pas les fous», note l’adjointe à la programmation, Marie-Pier April. Les quelque 100 propositions ont été avancées par des gens de tous les groupes.

Si la santé mentale semble être encore abstraite, Nathalie Malenfant se dit optimiste. «Le public est de plus en plus ouvert et considère nos artistes comme des artistes à part entière et pas seulement comme des malades», pense-t-elle.

C’est via les expositions des artistes de la galerie Vincent et moi que le public est conscientisé à la cause en contemplant entre autres les fragiles couleurs d’un fou de Bassan à l’aquarelle. «Au-delà de la contemplation des œuvres, les gens peuvent voir qu’il n’y a pas que de la souffrance dans les créations des personnes qui ont un trouble de santé mentale, mais qu’il y a bien tout un éventail d’émotions humaines, décrit Nathalie Malenfant. Le public comprend que ce sont des personnes d’une grande sensibilité et ça démystifie le tabou qui définit les malades comme des personnes tourmentées et angoissées».

D’après Johanne Hamel, l’art visuel est plus une intervention psychologique pour le patient qu’une sensibilisation du public. Contrairement à Vincent et moi, l’artthérapie ne vise pas à façonner une œuvre, mais à faire parler l’inconscient, car le simple déplacement d’un crayon peut aider à se rétablir. La thérapeute estime tout de même que l’exposition des travaux des patients peut les valoriser et conscientiser le public.

Dans la pensée collective, si la maladie mentale était un tableau, il serait noir. Décoré d’un cadre noir. Exposé sur un mur noir. Mais avec l’effort de plusieurs organismes, une percée de lumière adoucie les teintes et ouvre le public à de nouveaux spectres lumineux. Ce sont les initiatives efficaces de ces organismes qui confirment leur légitimité. La santé mentale peut également être impressionniste.

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