Les «sous-femmes» fabriquent le «surhomme»

mardi 1 décembre 2015 9:43

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En Inde, l’industrie des mères porteuses connaît un essor considérable. Rencontre entre le désir de fonder une famille et celui d’extirper la sienne de la misère. 

Par Isabelle Grignon-Francke 

Le regard tourné vers l’Occident, un véritable tourisme procréatif s’est développé dans le pays du Sud de l’Asie. Les problèmes d’infertilité des plus riches débouchent sur une augmentation du nombre de mères porteuses. L’homme occidental est-il en train de dépasser les frontières de son propre corps en se reproduisant par le biais d’étrangères?

L’augmentation draconnienne de clients est attribuable à une importante différence de coût entre la procréation assistée en Inde et celle permise ailleurs. Pour faire ?porter son enfant par une Indienne, la facture s’élève à environ 30 000$, un chiffre qui est multiplié par trois aux États-Unis, tel que le confirme le centre SCI Healthcare. Les deux tiers des enfants nés dans ces cliniques grandiront à l’étranger. «Même si elle n’a pas été en mesure d’offrir à ses citoyens un système de santé adéquat au long des six dernières décennies, l’Inde est en train de développer des hôpitaux destinés aux étrangers», explique l’économiste du Centre for Economic and Social Studies de Hyderabad, Niranjan Rao Calindi.

En 2011, plus de 20% de la population vivait sous le seuil de la pauvreté, et les femmes employées dans ces cliniques n’y échappent pas. Pour les Indiennes, porter un enfant à terme rapporte approximativement 7500$ des 30?000$ qu’il en coûte au client; ce montant correspond à environ 10 ans de salaire pour la caste la plus pauvre, selon la Banque mondiale. Le reste de la facture couvre les frais médicaux ainsi que la pension de la mère porteuse.

Les bénéfices de la rémunération vont de pair avec des conditions très strictes en clinique. Une femme qui accepte la gestation pour autrui doit elle-même être mère au préalable. L’environnement très contrôlé des cliniques ne permet à la mère que quelques contacts sporadiques avec sa famille. Alors qu’elle porte un enfant pendant plusieurs mois, elle doit se distancer des siens. Du côté des cliniques, l’encadrement des mères porteuses semble secondaire comparativement à celui du couple receveur qui obtient une grande quantité d’informations de nature financière, mais très peu sur le milieu de la mère porteuse.

Au Akanksha IVF Center, la docteure Nayna Patel explique en détail que les femmes bénéficient d’un régime sain et d’activités diverses, comme des cours d’anglais et de yoga. La situation est bien différente au SCI Healthcare qui ne mentionne pas les conditions vécues par les mères porteuses lors des premières démarches, mais indique exhaustivement quelle sera la facture à payer.

L’anthropologue et chercheuse au Centre hospitalier universitaire (CHU) de Québec, Caroline Moisan, confirme que l’accès à des soins pour ces femmes est difficile. Les répercussions de la grossesse sur leur univers social et leur santé sont multiples: ostracisation de leur communauté et manque de traitements médicaux après l’accouchement. En cas de complications post-partum, les recours sont faibles pour les moins nantis. «S’il y a un suivi à long terme [pendant une grossesse traditionnelle], ce sont les méthodes du système de médecine traditionnelle indien qui sont les plus utilisées», précise-t-elle.

Sur le plan juridique, la loi indienne qui permet la rémunération des mères porteuses depuis 2002 reste floue. Aucune réglementation en matière de tourisme procréatif n’existe. Les lois ne spécifient rien sur les droits de la mère porteuse. Par contre, le rejet de tous les droits parentaux de la mère sur l’enfant reste catégorique.

La dimension éthique de cette pratique est de plus en plus contestée dans le monde. Les cliniques sont pour le moins permissives et la plupart d’entre elles acceptent de fournir le traitement aux couples hétérosexuels conjoints depuis seulement deux ans. Des craintes s’installent également sur la dimension éthique du recours à la femme à des fins extérieures à son propre désir de se reproduire; la marchandisation du corps de la femme est critiquée.

Des zones grises existent sur la façon dont la grossesse et les manipulations médicales relatives à celle-ci sont présentées aux femmes. Certaines avouent ne pas comprendre comment un enfant peut être mis au monde sans qu’elles n’aient eu de rapports sexuels, tel que l’exposent les réalisatrices du documentaire Made in India, Vaishali Sinha et Rebecca Haimowitz.

La communauté scientifique internationale ne semble pas avoir émis de consensus sur le nombre précis d’embryons pouvant être inséminés. Les risques de détérioration de la santé de la mère associée à cette implantation massive restent peu documentés.

La situation des mères porteuses pourrait se résumer simplement?: la femme pauvre se «vend» au couple aisé pour créer la famille espérée. Plusieurs États se sont positionnés légalement, mais un débat juridique plus profond devra être mené afin de clarifier les balises scientifiques et règlementaires de la gestation pour autrui.

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