Superparents recherchés

mercredi 9 décembre 2015 1:02

La conciliation travail-famille (CTF) est une grande ennemie au bonheur de plusieurs travailleurs québécois. 

Par Marie-Jeanne Dubreuil 

D’un côté, la paperasse, les réunions, les patrons et les clients. De l’autre, le dodo, la garderie, les lunchs, les jeux et les couches. La conciliation travail-famille (CTF), un enjeu de plus en plus présent dans une société où tout s’accélère, demande parfois des efforts surhumains.

Isabelle est mère de trois jeunes enfants, tous âgés de moins de six ans. Enseignante en adaptation scolaire, elle profite en ce moment du congé parental d’un an prévu dans sa convention collective à la suite de la naissance de sa fille. Son congé terminé, elle devra retourner travailler, mais seulement quatre jours par semaine, comme elle a pu le négocier avec ses patrons. Elle se considère chanceuse d’avoir accès à un congé aussi long et à des conditions de travail aussi souples.

La situation est tout autre pour son conjoint, Samuel. Employé dans une compagnie privée, il a eu droit à cinq semaines de congé parental à la suite de la naissance de sa fille. «C’est plus difficile pour lui, car il est moins souvent à la maison, note Isabelle. Il a l’impression d’être toujours en mouvement et de ne pas être assez présent.»

Samuel n’est pas le seul à trouver sa conciliation travail-famille difficile. Selon une étude réalisée en 2013 par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), les travailleurs qui se sentent stressés par le manque de temps et qui ont des enfants de moins de 12 ans sont deux fois plus nombreux que ceux qui n’en possèdent pas.

On associe d’ailleurs de plus en plus la CTF à plusieurs problèmes de santé physique et mentale, dont le stress et la dépression. «Dès qu’un enfant se met à tousser la nuit, on commence tout de suite à se demander qui va prendre congé cette fois-ci, relate Isabelle. L’enfant n’est peut-être même pas malade, mais déjà on se met à stresser.»

Jonathan Bernier

Le bien-être et la performance seraient en fait les deux premiers aspects touchés dans la vie d’un travailleur lors d’une situation de déséquilibre entre le travail et la famille, selon la professeure à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) spécialisée en organisation du travail, Mélanie Trottier. «Les effets négatifs vont dans les deux sens. Si ça ne va pas bien à la maison, la performance au travail sera moins bonne et si on vit des moments difficiles au travail, on risque d’être moins bon dans son rôle de parent», explique-t-elle.

Les statistiques de l’ISQ montrent que les personnes qui ressentent un degré élevé de conflit travail-famille ont tendance à être moins satisfaites de leur emploi et de leur vie en général. La professeure indique que ces effets peuvent se multiplier rapidement si rien n’est fait pour améliorer sa CTF.

Savoir équilibrer

Plusieurs mesures sont à la disposition des travailleurs pour mieux concilier le travail-famille, mais celles-ci diffèrent selon le milieu de travail. Pour les employés du public, plusieurs conventions existent afin de leur procurer des congés parentaux.

Au privé, dans la plupart des grandes entreprises, les employeurs s’entendent sur des plans de CTF qui offrent différentes options à leurs employés, dont des horaires flexibles ou encore le travail à domicile. Le ministère de la Famille du Québec a d’ailleurs instauré la norme Conciliation travail-famille en 2011, encourageant les entreprises à posséder des politiques concrètes de CTF. Cependant, la majorité des travailleurs québécois sont employés dans des Petites et moyennes entreprises, qui ne peuvent souvent pas se permettre d’offrir ces mesures à tout le monde. «C’est alors une question de cas par cas, mais ça marche souvent selon l’ancienneté ou le poste qu’occupe l’employé», précise Mélanie Trottier.

Certains organismes existent afin de faciliter la CTF des travailleurs québécois, comme Koëva, qui offre non seulement des formations aux employeurs pour souligner l’importance d’une bonne CTF chez leurs employés, des conférences de sensibilisation chez les travailleurs, mais aussi de l’accompagnement individuel. «Pour que ça fonctionne, ce n’est pas juste à l’employeur d’instaurer des mesures ni à l’employé d’avoir un rythme de vie équilibré, précise la fondatrice de l’organisme, Marianne Roberge. Pour que ce soit optimal, il faut que tout le monde y mette du sien.»

Elle admet cependant que la situation est encore un problème. Même pour les travailleurs ayant des conditions favorisant la CTF, il peut être difficile de trouver un équilibre, comme Isabelle, qui craint presque son retour au travail. «Quand je vais devoir recommencer à travailler, je me dis que je vais vraiment avoir besoin de superpouvoirs», conclut-elle.

1 Comment

  • Emmanuelle TABI

    Très bon article illustrant la problématique de la CTF que vivent les travailleurs au Québec. Ceci dit, une question intéressante émerge à la suite de cet article: l’implantation des pratiques de conciliation travail-famille au sein d’une entreprise et l’équilibre de vie des empoyés suffit-t-ils vraiment pour remédier au conflit travail-famille?

    Il faudrait également prendre en considération la culture d’entreprise. Les employeurs se doivent suite à l’implantation de mesure de CTF de véhiculer une culture d’entreprise qui prône l’empathie et qui met l’accent sur le soutien des employés. Les employés doivent se sentir compris par leur employeur. Ceci passe également par le soutien des supérieurs immédiats qui doivent informer et soutenir tous les employés.
    Force est de constater que le problème de conciliation travail-famille persiste au sein des entreprises québécoises. Et l’implantation de mesure de CTF ne suffit pas pour remédier à ce problème.

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