L’économie du second enfant

lundi 8 février 2016 2:40

En réponse à la crise démographique, la Russie a adopté une politique nataliste qui fait l’éloge de la femme mère.

Par Maude Petel-Légaré

Le démantèlement de l’Union soviétique a marqué l’Europe. Chez la femme russe, il représente aussi un recul pour l’égalité des genres, selon le professeur spécialisé en histoire de l’Union soviétique à l’Université de Montréal, Yakov Rabkin. «Il faut regarder dans l’histoire soviétique pour voir que les femmes russes ont été parmi les premières au monde à s’émanciper, et suite à cet évènement, elles ont été les premières à être limogée», explique-t-il. Les années qui ont suivi ce bouleversement ont été marquées par un déclin démographique d’une grande envergure. «La population en Russie a diminué de 5 millions d’habitants», témoigne pour sa part la doctorante à l’Institut national d’études démographiques, Svetlana Russki

Pour résoudre cette crise, le gouvernement de Vladimir Poutine a instauré, en 2006, le capital maternel. Cette politique familiale nataliste a été mise en place dans le but d’encourager les familles à avoir plus d’enfants. En 2015, le montant du capital maternel alloué aux femmes était de 453 000 roubles, soit l’équivalent de 8 915 dollars canadiens, selon le Centre des liaisons européennes et internationales de sécurité sociale (CLEISS). Cette politique définit une norme reproductive qui suggère un minimum de deux enfants.

Bien que l’argent soit dédié aux femmes, ces dernières ne peuvent l’utiliser à leurs propres fins. «Il n’y a que trois possibilités d’utilisation : l’amélioration des conditions de logements, le financement de l’éducation des enfants et l’investissement de l’épargne-retraite de la mère», remarque Svetlana Russkikh. Ce capital qui doit être utilisé comme un coupon est uniquement destiné aux femmes. Les hommes ne peuvent qu’en bénéficier dans des cas d’exceptions, notamment si l’épouse décède ou s’il y a déchéance des droits parentaux.

Le montant global attribué par le gouvernement ne fait toutefois pas l’unanimité. «La somme que l’État octroie ne stimule pas la croissance des naissances, mais [elle] appuie plutôt les mères qui ont décidé d’avoir deux enfants et plus», considère Inga Arshavskaïa, une gynécologue qui a elle-même bénéficié du capital maternel. Selon la résidente de Saint-Pétersbourg, la somme est insuffisante pour réellement peser dans la balance.

Svetlana Russkikh affirme qu’une famille doit employer des ressources supplémentaires pour tirer profit du capital en ville. «[Pour se loger à Moscou], la somme du capital maternel ne permet que d’acheter quelques mètres carrés», enchaine-t-elle. De l’autre côté, les plus riches peuvent s’en passer. «Notre hôpital s’occupe des patientes plutôt aisées et leur décision d’avoir des enfants ne dépend pas de celui-ci», rectifie Inga Arshavskaïa.

Pour Yakov Rabkin, ce capital permet de redorer l’image de la femme. «Elles ont souffert le plus dans cette transformation politique et ce capital est une façon de leur donner une place d’honneur dans la société même si elles ne travaillent pas», constate-t-il. Cette valorisation en tant que mère ne date pas d’hier. «Lors de la période soviétique, les mères qui avaient plus de cinq enfants avaient un titre, ajoute-t-il. Elles étaient appelées “mères héroïnes”.»

Le rôle «traditionaliste» de la femme prend de plus en plus d’ampleur dans la société russe. Le gouvernement milite en faveur de la natalité, mais accorde aussi une réelle importance au rôle central de la mère, considérée comme le noyau de la famille. «Dans la vision traditionnelle, l’image d’une femme sans enfant, c’est l’objet de pitié, de compassion et de protection», explique Yakov Rabkin. Plusieurs autres mesures sont employées pour faire la promotion de la femme mère, telles que des affiches publicitaires et des concours.

À titre d’exemple, Mets au monde un patriote au jour de la Russie est un concours riche en popularité qui a lieu le 12 septembre, soit neuf mois précédant la fête nationale de la Russie. «Le 12 septembre est défini comme un “jour de conception” en vue d’un accouchement symbolique le 12 juin, jour de l’adoption de la Déclaration de Souveraineté de la Russie», complète Svetlana Russkikh. Les grands gagnants bénéficient de prix insolites tels que des voitures neuves. Une panoplie de concours de ce type a été mise sur pied pour illustrer le modèle familial à suivre.

Bien que l’on assiste à une certaine rétrogradation de la perception du rôle de la femme, le rapport entre les sexes en Russie reste un sujet très complexe. «À l’époque soviétique, la perception d’égalité entre les genres était plus enracinée qu’aujourd’hui. La société russe est devenue un peu plus traditionnelle», Yakov Rabkin. Cette image propagée n’est pas assimilée par tous. De plus en plus de femmes dénoncent le rôle de maternité dans lequel elles sont cloîtrées tandis que d’autres déclarent plutôt que le rôle d’être mère ne dépend pas des politiques du pays. «J’avais toujours senti le désir d’avoir des enfants, mais je ne le lie pas au pays où j’habite», confie Inga Arshavskaïa.

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