Kihnu, l’île figée dans le temps

vendredi 12 février 2016 2:37

Préservée grâce au régime soviétique et à la ténacité des femmes de l’île, la petite île de Kihnu, en Estonie, vit encore comme au début du siècle dernier. Portrait d’une des rares sociétés matriarcales traditionnelles encore existantes. 

Par Sandrine Gagné-Acoulon

Kris Haamer

Au beau milieu de la mer Baltique, les femmes de l’île de Kihnu veillent inlassablement à ce que leurs traditions centenaires se perpétuent de mères en filles. Leurs maris, pêcheurs de phoques partant jadis des mois en mer, ce sont les épouses restées sur l’île qui ont pris les rênes de la communauté.

«Aujourd’hui les hommes ne passent pas autant de temps en mer qu’avant, explique l’ambassadrice désignée de Kihnu, Mare Mätas. Si certains sont toujours marins, plusieurs autres sont menuisiers ou pêchent dans les eaux locales.» Cela leur permet de rentrer le soir et de faire plus de tâches domestiques. Aux yeux de cette dernière, hormis le fait que les pères soient plus présents, les coutumes ancestrales se sont peu altérées au fil des siècles.

Ce mode de vie à l’ancienne est toutefois mis en péril par les tentations de la société moderne et le manque d’opportunités de travail sur l’île. «Le tourisme, avec l’addition de la pêche, est notre principal moyen de subsistance», décrit Mare Mätas. Considérant l’achalandage qui se cantonne à la période estivale, le marché du travail demeure instable.

Par ailleurs, la population de Kihnu vieillit : le peu de perspectives d’emploi mène nombre de jeunes de Kihnu à quitter l’île. Selon Mare Mätas, sans plan de développement économique, l’île risque de mourir à petit feu, en emportant avec elle sa culture unique.

L’écart de douze kilomètres avec l’Estonie a mené au développement d’une culture et d’un dialecte propres aux habitants de Kihnu. C’est justement ces traditions forgées dans l’isolement et transmises d’une génération à l’autre qui attirent autant les touristes. Danse, musique, cérémonie du mariage et artisanat sont les piliers du folklore de l’île. L’UNESCO a d’ailleurs élevé ces traditions au rang de «patrimoine immatériel de l’humanité». Sur l’île, les femmes et les jeunes filles continuent toutes de porter fièrement le costume typique; une jupe en laine rouge tissée qu’elles apprennent très jeunes à confectionner.

La préservation de la culture est très importante en Estonie. «D’après les bases de données du Centre de la culture folklorique, plus de 85 000 amateurs participaient à des activités folkloriques de façon permanente à la fin de 2013», atteste la consule d’Estonie à Ottawa, Triin Uibo. Ce qui n’empêche pas la communauté d’éprouver des difficultés à contrer l’exode de la jeunesse. «Ces jeunes gens qui étudient sur le continent et qui veulent revenir, ils n’arrivent pas à trouver de travail sur leur île d’origine. Le danger est que Kihnu se vide et que les maisons ne servent plus que l’été», se désole Mare Mätas.

Sans l’entêtement des femmes de Kihnu, le patrimoine de l’île se serait possiblement éteint. Elles continuent obstinément de transmettre leur savoir traditionnel malgré l’incertitude de l’avenir. Sous leurs allures de poupées russes, elles ont, à l’instar de la Baltique qui les ceinture, une force insoupçonnée.

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