Je suis, tu es, elles sont austères

vendredi 19 février 2016 10:02

L’austérité, ça touche tout le monde. Mais certaines plus que d’autres.

Par Ericka Muzzo

Le mot est sur les lèvres de ces enseignantes, éducatrices, infirmières, mères qui la combattent?: austérité. La lutte est d’envergure, puisque environ 50% de la population est composé de femmes.

«Près de 75% des employés du secteur public sont des femmes, déclare la professeure de littérature au collège Ahuntsic, Laurence Daigneault-Desrosiers. Celles sur lesquelles les impacts de l’austérité se font le plus sentir, ce sont les plus vulnérables.» C’est officieux, mais pas officiel. «La manière dont le gouvernement applique ses politiques d’austérité pénalise davantage les femmes», soutient l’étudiante au baccalauréat en sociologie et membre de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), Laura Martin. «Quand le gouvernement réduit les avantages sociaux et salariaux de ses employés, ça précarise surtout la situation des femmes puisqu’au Québec, le tiers des femmes qui travaillent sont engagées par l’État», fait-elle observer.

En ce qui concerne les emplois toutefois, rares sont ceux qui aspirent à autre chose que la stabilité. Ce n’est pas ce qu’offre l’État à ses employés, d’après Laurence Daigneault-Desrosiers. «Une de mes jadis collègues, mère monoparentale, était en situation précaire, raconte la professeure. Elle donnait parfois des cours de soirs, parfois des cours de jours, faisait des remplacements. Elle a donc accepté un emploi ailleurs, moins bien payé, mais un peu plus stable.»

Ni vu, ni connu

Même son de cloche dans le domaine de la santé, où les infirmiers sont le plus souvent des infirmières, et où les conditions laissent à désirer. «La pression s’accentue, il y a de plus en plus de burnouts, laisse tomber Laurence Daigneault-Desrosiers. Les mauvaises conditions de travail pénalisent le patient comme le travailleur, parce qu’on ne peut pas être serein si on sent que l’on ne fait pas bien notre travail.»

Les services à la population pâtissent donc des coupes budgétaires. «Les femmes utilisent davantage les services sociaux que les hommes?: les services de santé ou tout ce qui a trait à la maternité, par exemple. En coupant dans les services sociaux, c’est d’abord les femmes que le gouvernement pénalise», résume Laura Martin. Une situation que Stéphanie McConnell-Enright côtoie quotidiennement à titre d’intervenante au Centre des Femmes d’Ici et d’Ailleurs. «Tout augmente, sauf les revenus, déplore l’intervenante. Certaines femmes reviennent me voir et me disent que pendant plusieurs mois, la seule nourriture qu’elles mangeaient était celle du Centre. Les femmes doivent choisir entre leurs besoins essentiels, ou garder leur logement.»

Un autre exemple bien connu est celui des centres de la petite enfance (CPE). «La création des CPE à tarif abordable a permis aux femmes d’aller travailler, clame Laura Martin. Si l’État tarifie les CPE par revenu familial plutôt qu’individuel, ça va pénaliser les femmes, qui gagnent en moyenne 83% du salaire des hommes au Québec. Si un parent doit rester à la maison pour garder les enfants, faire du travail non-payé, ça risque fortement d’être la femme.»

On avance, on avance, on ne recule pas

L’Organisation des Nations Unies (ONU) a formulé dix recommandations visant à augmenter l’égalité des sexes, notamment de «réduire la ségrégation professionnelle et les écarts salariaux entre les sexes» et d’«optimiser les ressources pour parvenir à l’égalité réelle». Les mesures d’austérité iraient à l’encontre de ces exhortations. «On se dit dans une société qui se veut égalitaire, mais il y a un énorme travail à faire sur l’égalité de fait comparativement à l’égalité de droit, explique Laurence Daigneault-Desrosiers. Ce n’est pas parce que dans la Constitution il est écrit que les hommes et les femmes sont égaux que cette égalité-là se vit nécessairement sur le terrain.»

Selon l’enseignante de littérature, le tableau n’est pas que sombre?: création de nombreux comités féministes, facilité accrue de se déclarer féministe, prise de conscience de la population. Certains éléments sont encourageants, mais la lutte continue. «La possibilité de recul existe. Les gens prennent conscience qu’il est possible que la condition des femmes recule si l’on ne fait pas attention à protéger l’égalité de fait et à ce qu’il y ait des avancées», énonce Laurence Daigneault-Desrosiers. C’est une situation alarmante qu’il ne faut pas négliger. Le premier pas vers l’égalité est celui de l’information?: connaitre pour comprendre, faute de pouvoir marcher dans les souliers de sa voisine.

 

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