Pas besoin de couilles pour défendre la cause

dimanche 21 février 2016 3:18

Par Catherine Charron

«On m’a déjà félicité d’être mince pour une autochtone»

– Maïtée Labrecque Saganash jeune militante pour la cause des Autochtones à l’émission Deux hommes en or.

Des préjugés ce n’est pas ce qu’il manque à propos des premières Nations, et c’est contre ceux-ci que plusieurs femmes des communautés se battent sans relâche. La lutte est fastidieuse, éreintante, mais réussit tranquillement à faire son chemin à travers la conscience collective des Québécois.

C’est du moins ce dont peut témoigner Michèle Audette, née d’un père québécois et d’une mère innue, qui milite depuis un peu plus de 20 ans pour la cause des femmes autochtones. C’est la crise d’Oka à l’été 1990 qui, selon elle, a permis de mettre «sur la map» cette problématique, couverte de façon très sensationnaliste à l’époque. «Aujourd’hui, cette question est abordée à chaque semaine dans au moins un média», se réjouit-elle. Son bagage lui permet de voir l’ampleur de l’évolution de la cause, elle qui a vu les balbutiements de Femmes Autochtones du Québec (FAQ), un organisme fondé entre autres par sa mère. «Elle s’était même retrouvée en prison pour avoir essayé de défendre un autre Autochtone, elle qui n’avait pourtant aucun lien dans le conflit», s’insurge Michèle Audette.

Il reste toutefois encore du chemin à parcourir selon elle. «On s’inquiète énormément de la condition des femmes dans les villes, de leur sécurité, mais pourtant, notre attention devrait aussi être mobilisée sur celles qui vivent dans les réserves», explique la militante. Le terme pour décrire les actes commis vis-à-vis des Autochtones a lui aussi évolué, pour donner l’heure juste sur les traitements qu’ils ont subis. Il était encore question d’intolérance il y a à peine 20 ans. «On a ensuite parlé d’un génocide, mais je trouvais ce mot trop fort. J’ai des amis qui ont vu le génocide du Rwanda. Là c’était juste. Puis le terme génocide culturel est apparu», raconte la militante.

Avant les années 60, un attroupement de dix Autochtones et plus était considéré comme illégal. C’est contre ce genre d’injustice que Marie-Claude André-Grégoire a décidé de se battre, «pour que la cause de [sa] communauté soit entendue.» À la fois Québécoise et Innue, cette avocate qui a terminé son barreau en décembre 2015 défend les membres des communautés Matimékush?Lac-John et de Uashat Mak Mani-Utenam pour «qu’ils puissent enfin avoir droit à du respect»; un respect duquel ils ont été privés depuis les 60 dernières années par une compagnie de fer «sans scrupules qui a bafoué leurs droits ancestraux et qui les a discriminés dans leur forage» selon elle. Être métisse a joué en sa faveur dans sa lutte, puisque des portes se sont ouvertes à elle dans le domaine du droit autochtone, où elle peut maintenant défendre des membres de sa famille. Elle a dû travailler d’arrache-pied pour se tailler une place dans le monde très machiste du droit, tout en s’ajoutant une énorme pression sur les épaules. «Je veux tellement pouvoir aider ma famille, ça a toujours été une source de motivation pour continuer», exprime Marie-Claude André-Grégoire. Elle garde espoir que la mentalité des gens évolue avec le temps, que «les Québécois nous abordent avec autres choses que la question des taxes.» De voir que tranquillement, des femmes autochtones prennent la parole dans la société l’encourage dans ce combat de longue haleine qu’elle mène et mènera pour les prochaines années, «car on voit un changement s’opérer».

Malgré le changement de la loi sur les Indiens en 1985, qui a permis aux femmes mariées à un Blanc et à leurs enfants de récupérer leur statut d’autochtone, les filles de troisième génération doivent encore se battre pour l’obtenir. «C’est un combat de tous les jours que de briser les stéréotypes», souligne la jeune militante séparatiste et crie, Maïtée Labrecque Saganash. Cette lutte, elle la mène plus intensément depuis l’essor qu’a pris la cause des premières Nations avec Idle No More. C’est suite à l’adoption en 2012 de la loi C-45 par le gouvernement Harper – une loi qui entre en conflit avec les droits territoriaux des Autochtones rédigés dans la loi sur les Indiens – que ce groupe se fait entendre. C’est en s’impliquant dans la cellule péquiste de son CÉGEP puis dans sa circonscription de Jean Lesage sous la bannière du Parti québécois qu’elle a, de fil en aiguille, fait sa place sur la scène québécoise. «Il faut décoloniser les gens, dresser un vrai portrait des Premières Nations sur les réseaux sociaux par exemple», énonce-t-elle. Internet étant un terreau fertile aux âneries, la jeune militante s’est sentie profondément blessée devant des propos mesquins lancés par des gens cachés sous des pseudonymes bidons. Des altercations avec des internautes, elle en a eues. «Je dois arrêter de m’obstiner avec des gens qui tiennent des propos racistes, mais j’ai toujours ce besoin de mettre les choses au clair, se souvient-elle. Cependant, il faut savoir lâcher prise, la discussion étant parfois vouée à l’échec.»

Maïtée Labrecque Saganash constate comme les deux autres militantes un certain éveil collectif des Québécois à la question autochtone. Comme le fait remarquer Michèle Audette, les premières Nations ont gagné en visibilité à travers la communauté internationale. Leur lutte est maintenant dans la mire d’organismes comme Amnesty International, qui s’empressent de réagir si elles sont victimes d’actes répréhensibles. Une vague de changement s’opère, une femme à la fois.

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