Le subtil antiféminisme moderne

vendredi 11 mars 2016 5:12

La 3e loi de Newton soutient que tout mouvement entraîne un mouvement égal, mais opposé. De la même manière, le féminisme a donné naissance à son propre antagoniste, l’antiféminisme.

Par Claudine Auger-St-Onge

Bien qu’ils soient rares ceux qui, en 2016, oseront défendre haut et fort le discours antiféministe, ce dernier est loin d’avoir disparu…il a simplement pris de nouveaux atours, ceux de la culture populaire.

Le féminisme a vu le jour en même temps que son têtu jumeau, l’antiféminisme, qui, lui, défend des valeurs inversées. Alors que les féministes dénoncent que les femmes sont victimes de la suprématie masculine; les antiféministes croient que les hommes sont les victimes d’une guerre des sexes déclenchée par le mouvement féministe. Ils soutiennent qu’avant chacun avait sa place: l’homme au travail et la femme à la maison… Jusqu’à ce que les féministes commencent à faire des percées dans la forteresse masculine qu’était la société du XXe siècle.

Toutefois, l’image de la femme soumise circule encore allègrement sur les médias sociaux. Celui qui a reçu le titre de roi d’Instagram avec ses quelques 14 millions d’abonnés, l’américain Dan Bilzerian, n’a-t-il pas bâti sa réputation sur ce type de représentation de la femme? Ses admiratrices sont présentées comme ses servantes alors qu’on peut les voir en train de nettoyer sa piscine ou en train de lui faire manger des raisins. Ses suivantes vont même jusqu’à écrire « Propriété de Dan Bilzerian » sur leur poitrine ou sur leurs fesses.

Selon Mélissa Blais, doctorante en sociologie de l’UQAM et chercheure au sein du Groupe Interdisciplinaire de Recherche sur l’Antiféminisme (GIRAF), le personnage n’est pas un militant de l’antiféminisme, mais il en fait involontairement la promotion. «Il est machiste, il promeut la supériorité masculine, l’homme tout-puissant qui peut avoir tout ce qu’il veut. Il est sexiste, car il montre les femmes en position de soumission, littéralement à ses pieds. On peut même dire qu’il est misogyne, parce qu’on ne traite pas les gens qu’on aime comme des objets.»

Il ne faut pas se surprendre en se demandant comment un personnage aux valeurs aussi arriérées a pu devenir aussi populaire. Mélissa Blais fait un rapprochement entre lui et le «phénomène James Bond». Le célèbre espion, une autre icône de virilité, de richesse et de puissance, est probablement le machiste le plus adulé. Or, personne ne s’en offusque, car son objectif premier n’est pas de faire la promotion de l’antiféminisme, mais de divertir. Daniel Craig a d’ailleurs déclaré «qu’il ne fallait pas oublier que James Bond était un misogyne, même si heureusement, [son] James Bond est moins sexiste et misogyne que les précédents.» Qui plus est, seulement 4 des 24 films de la franchise passent le test Bechdel qui fait ressortir la place et la valeur accordées aux femmes à l’écran. Pour qu’un film passe le test, il faut y retrouver au moins deux personnages féminins nommés qui ont une conversation ensemble sur autre chose qu’un homme, ce qui est apparemment une denrée rare dans la populaire franchise.

Là où les valeurs antiféministes sont les plus criantes, c’est dans la musique populaire. Que ce soit dans les vidéoclips ou dans les paroles de chansons, les femmes bien plus que les hommes sont présentées comme des objets de désir plus que comme des égaux. Il n’y a qu’à s’attarder aux paroles de la chanson de Drake, Hotline Bling. «Pourquoi tu veux partir sur les routes / Avant tu restais à la maison, tu étais une bonne fille».

Évidemment, il ne faut pas apposer l’étiquette «antiféministe» sur toute personne qui partage une photo de Dan Bilzerian, qui est allé voir Spectre ou qui fredonne Hotline Bling. Il suffit juste d’avoir connaissance de ce qu’on encourage inconsciemment parce que l’antiféminisme moderne maîtrise l’art du déguisement et de la subtilité.

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