Une artiste boréale

mardi 15 mars 2016 7:01

Près de deux ans après la mort de la célèbre artiste Kenojuak Ashevak, le nom de cette dernière est toujours sur les lèvres des artistes inuit.

Par Laëtitia Rattier

Née dans un igloo en 1927, Kenojuak Ashevak fait partie de cette génération d’artiste qui a grandi entre la culture traditionnelle inuit et la culture occidentale du 20e siècle. La peintre est rapidement devenue la personnalité la plus représentative et la plus célèbre du courant artistique qu’est l’art inuit.

Kenojuak Ashevak

En se promenant dans les rues du Vieux Montréal, on peut passer devant la galerie d’art Les images Boréale, où sont exposées les œuvres de l’artiste depuis son ouverture en 2005. Même après le décès de Kenojuak Ashevak en 2013, ses créations sont toujours aussi populaires. «Les ventes ont même augmenté, confie la directrice, Imène Mansour. Il s’agit même des oeuvres les plus demandées par les collectionneurs, elles se vendent entre 2000$ et 3000$ la pièce». Le hibou enchanté, véritable marque de commerce de l’artiste, est un des modèles les plus réclamés, selon la galériste.

L’art, une issue de secours 

D’origine nomade, la famille de Kenojuak Ashevak, comme la majorité des Inuit de leur temps, a été contrainte de se sédentariser à la demande du gouvernement fédéral. «Ce nouveau mode de vie ne leur permettait plus de subvenir à leurs besoins seulement par la chasse et la vente de fourrures, explique le professeur d’histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Jean-Philippe Uzel. Le gouvernement leur a fortement conseillé de s’orienter vers l’art pour obtenir de nouveaux revenus.» L’art a joué un rôle majeur dans la conscientisation des peuples autochtones par la population occidentale, il a littéralement permis de faire connaitre ces peuples. «De cette contrainte, ils ont fait quelque chose de positif», souligne le professeur.

Kenojuak Ashevak disait de ses dessins, de ses gravures et de ses sculptures qu’ils s’agissaient d’explorations de concepts, de formes et de couleurs, plutôt que d’illustrations d’événements ou d’histoires. Tout comme les artistes inuit, l’ancienne membre de l’Ordre du Canada et de l’Académie royale des arts du Canada peignait et sculptait ce qui l’entourait, ce qu’elle voyait dans la vie de tous les jours au Grand Nord.

Ses lithographies font parties des premières gravures réalisées par une femme inuit à être imprimées sur des plaques.

Vers la reconnaissance

Le 3 octobre 2014, jour du 87e anniversaire de madame Ashevak, le moteur de recherche Google a tenu à lui rendre hommage en modifiant son logo, inspiré des oeuvres de l’artiste. La popularité de cette dernière est visible aussi par son nom, inscrit dans l’allée des célébrités du Canada mais aussi par le fait qu’elle ait fait l’objet de plusieurs documentaires comme «Eskimo Artist — Kenojuak», oeuvre de l’Office national du film du Canada, réalisé en 1962. L’influence de la lauréate du prix de la Fondation nationale des réalisations autochtones pour l’œuvre de toute une vie ne s’arrête pas aux frontières canadiennes. Elle a été exposée dans plusieurs galeries à travers le monde et son oeuvre, Le Hibou enchanté, a été utilisé pour orner des timbres canadiens en 1970, qui ont fait le tour de la planète.

Aujourd’hui, pour les Inuit, l’art ne sert plus seulement à survivre, mais à se faire entendre et comprendre. Les conditions de vie sont très difficiles, on y recense le taux de suicide chez les jeunes le plus élevé dans tout l’occident. Le professeur Uzel parle de «cet équilibre assez incroyable entre à la fois des thèmes traditionnels et en même temps un art critique comme on en trouve partout ailleurs» dont font preuve les artistes inuit actuels. Parmi ces jeunes talents, Jean-Philippe Uzel mentionne Annie Pootoogook, gagnante du prestigieux prix Sobey en 2006 ou encore Shuvinai Ashoona, qui expose en ce moment à Montréal à la galerie Pierre François Ouellet. «On peut les qualifier comme les petites-filles de Ashevak, à leur manière elles prennent la relève», confie Jean-Philippe Uzel. Ce dernier pense qu’il se passe quelque chose de très intéressant depuis une dizaine d’année du côté de l’art inuit et que la relève sera à surveiller.

Leave a reply

required

required

optional