Sans soins pour cent saints

samedi 2 avril 2016 12:28

Au Sénégal, il est courant que la femme se fasse enlever le droit de se déshabiller sans l’autorisation de son mari. Pour ces épouses, cela signifie un accès réduit à certains services de santé, en gynécologie particulièrement. Effet ricochet d’une radicalisation universelle, cette réticence face aux osculations nues s’inscrit dans une tradition religieuse et culturelle bien campée.

Par Isabelle Grignon-Francke

La politique sénégalaise est influencée par un pouvoir religieux assez fort, mais les applications concrètes et quotidiennes de ce droit de regard de l’homme sur le corps de la femme ne sont entérinées par aucune loi. C’est plutôt une pratique assidue de l’islam et du catholicisme qui astreint les croyants au respect de certaines règles morales.

Croire à tout prix

«Je n’ai pas remarqué de différence entre mes interventions avec les femmes musulmanes comparées aux catholiques, elles sont toutes très croyantes et résilientes dans la réception des soins», confie une étudiante de médecine, qui préférait garder l’anonymat. Elle était récemment en stage dans un dispensaire sénégalais où elle aidait la sage-femme aux consultations pré et post natales.

La relation qu’entretiennent les femmes avec leur corps est différente dans ce pays d’Afrique de l’Ouest. L’avortement y est interdit. «En fait, ce n’est même pas une option que les femmes envisagent, le tabou est fort», précise l’étudiante.

Wonderlane

La stagiaire en gynécologie a tout de même remarqué que l’autorité du mari se faisait sentir lors de certaines rencontres. Par exemple, lorsque les employés du petit centre de soins émettaient des prescriptions pour de la contraception, ils le faisaient parfois sur des papiers non-officiels permettant à la femme de camoufler sa décision à son mari.

Cette conception du rapport au corps relève davantage liée à une pratique culturelle que strictement religieuse.

Le poids de la contre-révolte, un facteur historique

Dans le pays où 94% de la population est musulmane il est facile de pointer du doigt l’islam comme générateur de ces pratiques. «Tout ne s’explique pas par l’islam», affirme Jean-René Milot, professeur et islamologue. L’islam est une religion qui varie contextuellement. L’histoire du Sénégal influence beaucoup le rapport qu’il entretient avec la religion. M. Milot explique qu’après le libéralisme amené par la colonisation française, deux vagues contre-révolutionnaires on réagit à cette européanisation. Ce sont alors déployés sur le pays les Salafistes de l’Arabie Saoudite, prônant un retour à l’islam originel. Le mouvement  Boko Haram a par la suite pris le relais de la présence djihadiste sur le territoire. «Au Sénégal, ces mouvements djihadistes et la pression ambiante ont amené une perte de repères qui a créé un durcissement de l’islam», explique l’islamologue.

«Il y a des islams?»

La présence plus marquée de l’islam au Sénégal est probablement tributaire de l’évolution de certaines pratiques mais il serait fautif de lui accorder l’entière causalité de pratiques radicales. «Les gens se servent de l’islam pour justifier des choses présentes depuis des millénaires», lance Jean-René.Milot.

Dans le coran, la seule partie relative à la manière dont la femme disposera de son corps est un court extrait qui décrit le devoir de pudeur. Cette exigence de pudicité est applicable de façon symétrique pour l’homme et la femme, le genre masculin devant baisser le regard face à toute scène où la femme se dévoile.

Le professeur précise que l’islam est une religion qui se porte très facilement à des interprétations diverses. L’imam dirige en quelque sorte les croyants en prêchant pour une vision particulière de l’application des lois coraniques.

Le chercheur renchérit: «L’islam est comme une auberge espagnole, on y trouve ce qu’on y apporte». Cette religion est traversée, en ce moment, par une crise passionnelle, selon M.Milot, qui précise qu’un véritable marchandage des hadîths a lieu. Les hadiths sont les paroles du prophète et de ses compagnons transmises par voie orale. Il est facile de s’inventer des hadîths mensongers pour justifier des pratiques diverses, affirme-t-il finalement.

La part accordée à la tradition orale dans l’islam est grande ce qui rend son essence rapidement modifiable. Avez-vous déjà entendu parler du téléphone arabe? L’islam n’échappe pas à la règle, la transmission de la parole est une voie risquée qui permet les déviations culturelles et personnelles erronées. Le refus de réception de soins gynécologiques par certaines femmes sénégalaises n’a rien de complètement sacré. Les raisons évocables sont tirées d’un mélange culturel, religieux et historique homogénéisé.

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