Environnement cherche tradition salvatrice

dimanche 24 avril 2016 2:45

Les communautés autochtones nous sont pratiquement voisines et pourtant nos mots échouent toujours à saisir leurs complexités qui nous échappent, leurs enjeux que l’on ignore encore.

Par Ericka Muzzo

Ce que l’on nomme «spiritualité autochtone», faute d’une meilleure traduction, est en fait un ensemble complexe de rapports au monde, à la Terre-Mère. Si cette spiritualité connait un déclin, l’importance de la nature, elle, demeure intacte.

Parce que la protection de l’environnement est intrinsèque à leur cosmogonie, la conscientisation aux bouleversements climatiques est rapide et efficace chez les nations autochtones. «On va chercher la culture et l’esprit traditionnel de protection de la Terre-Mère, soutient la chargée de projets en changements climatiques au Grand Conseil de la nation Waban-Aki, Myriam Beauchamp. Chez les Premières Nations, la prise de conscience environnementale se fait donc beaucoup plus rapidement.» La directrice du département des consultations territoriales au Grand Conseil de la nation Waban-Aki, Suzie O’Bomsawin, reçoit plus d’une centaine de demandes de consultations par année pour des projets ayant des impacts sur le territoire. «Pour l’instant, les Premières Nations n’ont pas de droit de véto sur le territoire, explique-t-elle. On peut seulement demander des accommodements.» Si le projet menace de nuire exagérément au territoire, davantage d’énergie sera mobilisée pour l’empêcher. «Il faut choisir ses batailles», raconte la directrice. Les communautés sont ouvertes aux projets, mais pas au détriment du territoire.

Clara Boulianne

En région, la plupart des communautés dépendent financièrement de l’extraction minière ou forestière. La directrice du programme d’études autochtones à l’Université de Montréal, Marie-Pierre Bousquet, en vient à se demander ce qu’il adviendra, lorsque toutes les ressources auront été extraites. «On entend souvent que les traditions empêchent les communautés d’avancer, mais c’est tout le contraire, affirme la professeure. Ils vivaient bien, puis on a apporté le ‘‘progrès’’ et ça a dégringolé! L’espérance de vie a augmenté, mais on a apporté le désespoir.»

Penser la Terre

«Les différentes parties du territoire, c’est quasiment comme des êtres sociaux. Dans certaines cosmogonies autochtones, c’est aussi important que des membres de votre entourage», tente d’expliquer Marie-Pierre Bousquet. D’après le professeur au département de sciences des religions à l’Université du Québec à Montréal, Laurent Jérôme, le terme cosmogonie fait surtout référence à «l’ensemble de récits de création du monde, des mythes».

Pour les Autochtones, l’Homme n’est donc pas supérieur à la nature. Il ne la possède pas et ne possède pas le droit de l’endommager. «Dans les systèmes amérindiens traditionnels, l’être humain est au même pied d’égalité que la nature, estime Marie-Pierre Bousquet. Il a toutefois une plus grande responsabilité, parce qu’il a des grandes capacités.» Capable du meilleur comme du pire, l’Homme se doit de protéger la nature afin de conserver leur relation harmonieuse. «Certains chasseurs disent qu’ils ne traquent pas l’animal, mais que l’animal se livre à eux. C’est une façon différente de concevoir le lien avec les espèces habitant sur la Terre», raconte pour sa part Suzie O’Bomsawin.

Les traditions en mutation

Une adaptation à ce qu’offre aujourd’hui la société est toutefois inévitable. «Il ne faut pas nier qu’on est en 2016. Les communautés avec lesquelles je travaille sont urbaines, à la base elles vivent comme tout le monde», signale Myriam Beauchamp. Le degré d’éloignement du territoire autochtone affectant nécessairement son mode de vie, chaque nation est ainsi unique. «Certaines nations sont plus enclines à se réapproprier des éléments dits ‘‘traditionnels’’, observe Laurent Jérôme. La tradition c’est très dynamique, ça bouge, c’est tout le temps réinterprété.»

L’épisode des pensionnats de 1830-1970 a effectivement forcé une adaptation des traditions, des cultures et des savoirs. Suzie O’Bomsawin, qui a toujours vécu au sein de la communauté d’Odanak, reconnaît des différences générationnelles. «La génération de mes arrière-grands-parents est catholicisée, et ça s’est transmis à celle de mes grands-parents», constate-t-elle. Aujourd’hui encore, certaines communautés sont presque entièrement évangéliques, d’après Marie-Pierre Bousquet. La cassure est indéniable. Aux dires de Suzie O’Bomsawin, la génération de ses parents a délaissé la religion, pratiquant aujourd’hui très peu. «Finalement, ma génération effectue un peu un retour aux sources pour comprendre d’où on vient, qu’est-ce que ça veut dire d’être Autochtone», conclut-elle.

Certains porteurs de la spiritualité autochtone ont continué de pratiquer malgré l’interdiction en vigueur jusqu’en 1955, d’après la Loi sur les Indiens. C’est grâce à eux si aujourd’hui les mythes et la langue circulent toujours dans les communautés.

Il faudra inévitablement trouver un équilibre entre la tradition et le progrès. Dans la culture comme dans l’environnement, il n’y a pas de seconde chance.

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