Un vide à combler

dimanche 24 avril 2016 2:51

Pour éviter le marasme spirituel, des Québécois ont recours à la religion «à la carte», un métissage de croyances et de spiritualité diverses.

Par Maude Petel-Légaré

Damian Zanini

La sécularisation du Québec dans les années 1960 était pour certains une libération religieuse, alors que pour d’autres, une possibilité de se projeter vers de nouveaux horizons. L’ouverture au monde a permis aux Québécois d’aller au-delà des dogmes traditionnels et de développer de nouvelles conceptions spirituelles.

«La mondialisation a fait tomber les frontières et a permis aux idées religieuses, aux sagesses et aux philosophies de voyager davantage à travers le monde», explique la professeure de théologie à l’UQAM, spécialisée en histoire socio-religieuse québécoise, Catherine Foisy. Toutefois, ce ne sont pas que les idées qui voyagent. L’immigration a aussi mené le Québec vers différentes conceptions religieuses. L’anthropologue et experte en religion, Deirdre Meintel, constate qu’à la suite de la Révolution tranquille, la province a fait face à un nouveau phénomène, celui de la diversité religieuse. Cette période de l’histoire contemporaine, reconnue pour sa volonté de laïciation de l’État, a permis aux Québécois de pénétrer dans un monde spirituel où la religion est chose personnelle.

Un «bricolage religieux»

La bachelière en Relations internationales et droit international de l’UQAM, Mylène de Repentigny-Corbeil, pratique aujourd’hui cette religion à la carte. «Je rejette le dogme religieux, confie-t-elle. Je ne crois pas qu’une spiritualité doit te dicter quoi faire, mais plutôt que cela doit être fait par amour et non par peur.» Catherine Foisy justifie cette tendance de «renouvellement religieux» par un changement dans le rap-port des individus face aux institutions habituelles. «On se retrouve aujourd’hui dans un contexte où les différentes traditions sont délocalisées de leur lieu d’origine, pour-suit-elle. La manière de les interpréter aujourd’hui diffère totalement.»

Lors d’un séjour à l’étranger, Mylène de Repentigny-Corbeil a fait la découverte de l’Islam et du Bouddhisme, deux religions qui l’ont grandement influencée dans sa pratique spirituelle. «Je crois au Karma, que tous gestes à une répercussion sur ma vie, mais je rejette l’idée de la réincarnation», confie-t-elle d’un ton émerveillé. Dans la même lignée, elle adhère à la conception islamique du destin, le Mektoub, «ce qui est déjà écrit», sans toutefois reconnaître que celui-ci ne peut être changé. Selon cette dernière, ce «bricolage religieux» lui permet d’avoir un mode de vie plus libre et de croire en quelque chose de transcendant, que l’on pourrait comparer à une certaine «énergie».

Le métissage religieux, qui est de plus en plus populaire selon Deirdre Meintel, responsabilise davantage l’individu face à ses actions spirituelles. «Les gens ne peuvent plus dire que les institutions sont responsables de leur qualité de vie», atteste-t-elle.

Avec la possibilité d’avoir plusieurs passeports aujourd’hui, la notion d’identité n’est plus exclusive. «La population ne se sent plus lié par obligation à leur religion de première socialisation», complète l’anthropologue. De plus en plus d’individus sont portés à sortir de leur paradigme religieux traditionnel pour construire leur propre identité spirituelle.

Une renaissance spirituelle

«Avec les théories de la sécularisation, on avait annoncé dans les années 1960 la fin des grandes religions, mais force est de constater que la spiritualité revient en force», déclare la professeure Foisy. Selon Deirdre Meintel, il y a aujourd’hui l’existence d’un marché religieux qui met en concurrence les diverses confessions. Il s’agirait d’un néolibéralisme appliqué au domaine du religieux. «Il y a cette tendance, fait remarquer l’anthropologue, à regarder les religions non pas comme des patrimoines et des héritages des uns et des autres, mais comme des ressources possibles à adopter.»

Ayant grandi dans un milieu laïc, Mylène de Repentigny-Corbeil croit avoir eu une plus grande ouverture aux autres religions. «Si l’on est neutre, c’est plus facile d’être ouvert à de nouvelles pratiques spirituelles, tandis que si l’on possède déjà une religion, on est plutôt en réaction avec celles-ci», observe la jeune philanthrope.

Deindre Meintel, originaire des États-Unis, s’est installé dans la Belle province, fascinée par cette façon qu’on les Québécois, selon elle, de puiser dans différents courants religieux pour individualiser la religion. «On pourrait dire que les Québécois sont un peu plus croyants. Ils ne savent pas forcement en quoi ils croient, mais ils veulent croire en quelque chose», confie-t-elle. Selon une étude du Centre d’études ethniques des universités montréalaises (CEETUM), 23.9% de la population canadienne se disent «sans religion», mais peuvent tout de même suivre des pratiques spirituelles individuelles. Toutefois, 82,2% des Canadiens croient en Dieu sans être nécessairement affilié à une institution religieuse.

On assiste donc à un certain paradoxe entre la croyance et la pratique religieuse, qui pourrait se traduire par la popularité grandissante de la religion à la carte.

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