L’université dans les filets du marché

vendredi 1 juillet 2016 12:57

Les universités, au Québec comme ailleurs, doivent jongler entre les besoins économiques de la société au niveau de l’emploide l’innovation, mais aussi l’approfondissement intellectuel et culturel des étudiants. 

Par Sandrine Gagné-Acoulon 

En décortiquant l’évolution des pratiques dans le domaine universitaire, des chercheurs ont observé la mise en place d’une logique capitaliste de production et de consommation du savoir, par opposition à la perception du savoir comme un bien public. Le concept a été baptisé «Économie du savoir».

La place de l’économie de marché dans les institutions d’enseignement supérieur a augmenté depuis les dernières décennies, dénonce l’auteur Christophe Granger dans son livre au titre sans équivoque La destruction de l’université française. «Partout, elle fait des étudiants de simples consommateurs-payeurs. Et partout, elle a ravalé les connaissances au rang de triste marchandise», s’applique à démontrer l’historien français.

L'Université du Québec à Montréal est la plus grande université francophone publique de la province.

Alexis Boulianne

Globalisation et concurrence

Le problème est cependant global. La compétition l’est aussi. Non seulement les universités d’une ville sont en compétition entre elles, mais elles sont en compétition avec les universités du monde entier.

C’est la raison d’être des palmarès. Des classements mondiaux à l’apparence d’études sérieuses, mais qui intègrent en réalité «des critères farfelus telles que la beauté des bâtiments, la présence d’une équipe de football ou le nombre de partys», avertit le coauteur du livre Université inc., Maxime Ouellet. Le professeur à l’École des médias de l’UQAM parle d’«image de marque», soit des réputations parfois surfaites qui exacerbent la concurrence pour attirer les étudiants. Les palmarès ont l’effet pervers d’uniformiser les critères d’une bonne université, ce qui mène à une standardisation de l’éducation. «Les universités pourraient très facilement refuser ce jeu de l’excellence, en arrêtant de fournir des données aux firmes qui créées ces palmarès», blâme pour sa part le sociologue de l’UQAM spécialisé en éducation, Pierre Doray.

Un investissement rentable

Dans un mémoire présenté à la Commission de l’éducation en 2004, le Conseil du Patronat du Québec (CPQ) illustre exactement ce calcul coût-bénéfice. «L’endettement pour l’obtention d’un diplôme universitaire est considéré comme un investissement rentable, encore plus lorsqu’il s’agit d’un diplôme décerné par une université dont la réputation est excellente», plaide le CPQ pour une hausse des frais de scolarité. Rentable pour l’étudiant peut-être, mais aussi pour les banques. «Aux États-Unis, les dettes étudiantes sont une manne pour les institutions financières», commente Maxime Ouellet.

La mondialisation oblige aussi les pays à être de plus en plus compétitifs sur le plan de l’innovation. C’est là que le savoir prend toute son importance économique et que les transferts technologiques entre entreprises et universités deviennent une priorité; un rapprochement qui ne fait pas consensus. «Notre économie est financiarisée, on privatise le savoir à coup de brevet, dans le but de rendre son pays plus innovateur que les autres et ainsi attirer des investissements», critique le professeur. «Les recherches, pour s’attirer [les subventions] nécessaires, doivent porter la promesse de débouchés économiques», croit de son côté Christophe Granger.

Le député caquiste et porte-parole en matière d’éducation et d’enseignement supérieur, Jean-François Roberge, n’adhère pas à cette vision. «Depuis quelques années, on observe de plus en plus de collaboration entre l’université et le marché de l’emploi, dont les entreprises. Mais il ne faut pas penser que cela se traduit uniquement par de l’innovation industrielle. Ça existe de l’innovation sociale», justifie-t-il. Autrement dit, ce rapprochement a des impacts positifs dans plusieurs sphères de la société, en santé et dans les services sociaux par exemple.

Les tares du concret

Ces impératifs économiques se font aussi sentir dans le cadre des cours. Leur contenu «se doit d’être utile, il est là pour ajuster les étudiants au marché du travail», milite Christophe Granger. Il s’oppose notamment à la trop grande présence de cours pratiques.

Le danger est qu’avec des cours techniques trop spécialisés, le travailleur ait de la difficulté à se recycler dans un autre métier. Malgré tout, des étudiants et leurs professeurs sont favorables aux cours pratiques. Jean-François Roberge, enseignant au primaire pendant 17 ans, voit d’un bon œil une formation universitaire concrète: «On ne veut pas former de main-d’œuvre jetable, mais on veut aussi préparer correctement les étudiants à leur vie professionnelle».

«C’est penser que l’université n’est capable que d’une chose à la fois», soutient Pierre Doray. Il trouve d’ailleurs l’analyse de Granger un peu extrémiste: il est plutôt en faveur d’un juste équilibre entre cours théoriques et pratiques. «Plus on perd la formation générale, moins les chômeurs pourront se prévaloir d’être au moins instruits», s’inquiète toutefois Maxime Ouellet.

La destruction de l’université québécoise au profit des impératifs économiques ne s’est pas encore avérée. L’éducation étant un service public, il est néanmoins légitime de lancer le débat sur la place qu’elle devrait occuper dans les besoins du marché.

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