Se tuer à la tâche

lundi 14 novembre 2016 5:12

«Ka» pour excès, «ro» pour travail et «shi» pour mort : Le karoshi désigne un phénomène exclusivement japonais en augmentation : la «mort par surtravail».

Par Audrey-Anne Blais

Le peuple japonais est reconnu pour se tuer à la tâche, et ce, pas seulement au sens figuré, car les victimes du karoshi, la « mort par surtravail », ne font qu’augmenter depuis les années 90, mais cela ne semble pas suffisamment alarmant pour que le gouvernement se mobilise.

Depuis une décennie, 300 personnes par année font une demande de compensation pour mort au travail, un phénomène reconnu comme accident de travail depuis maintenant plus de 25 ans. La majorité des défunts ont succombé à un problème cardiaque après avoir travaillé au-dessus de 80 heures supplémentaires par mois. «Dès un jeune âge, les enfants apprennent à travailler de longues heures puisque le temps qu’ils passent en classe est proportionnel à celui que leurs parents passent au boulot», dénote l’anthropologue Bernard Bernier, spécialiste du Japon.

«Cette valorisation du travail ne date pas d’hier», affirme celui qui est aussi professeur à l’Université de Montréal, «dans la constitution japonaise, c’est un devoir que de travailler».

En plus d’occuper tout le temps des Japonais, l’emploi est une source de stress sans pareille. Ce stress ne vient pas seulement des obligations, mais aussi de relations professionnelles souvent malsaines. «La hiérarchie est très marquée dans les comportements et non dans les tâches. Le statut est très important et l’ordre est strict», précise Bernard Bernier.

«Le stress chronique a des effets néfastes sur les fonctions du cœur qui font en sorte qu’à long terme, certaines personnes seront plus à risque de présenter des maladies cardiaques», explique la doctorante en cardiologie Judith Brouillette. Pour elle, le lien entre détresse psychologique et problèmes cardiaques est évident.

Cette pression au travail est aussi causée par l’absence de sécurité sociale. Judith Brouillette ajoute que le sentiment de «ne pas avoir le contrôle» multiplie le risque de développer des problèmes cardiaques. De plus, les femmes commencent à renoncer à la maternité. Pour Bernard Bernier, ce phénomène est lié de près à la culture du travail. «Les femmes qui veulent travailler, avoir un emploi régulier auront de longues heures de travail. Elles ne peuvent presque systématiquement pas avoir d’enfants», note-t-il.

Le gouvernement prévoit de réagir en imposant aux Japonais des jours de congé. Selon l’anthropologue, ce ne serait pas un moyen efficace. Il pense qu’on devrait plutôt diminuer les heures de travail. «En plus de diminuer les cas de mort au travail, cela augmenterait l’emploi. À la place d’avoir deux employés qui travaillent chacun 12 heures sur un 24 heures, on pourrait en avoir trois qui en travaillent huit», clarifie Bernard Bernier.

Peu importe les moyens, il serait difficile de bouleverser l’organisation japonaise, car l’idée qu’il faut travailler excessivement est aujourd’hui bien ancrée dans la tradition culturelle du pays du Soleil-Levant.

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