Quand nationalisme devient intolérance

mercredi 16 novembre 2016 1:30

Alors que l’extrême droite européenne voit sa popularité augmenter, des groupes québécois tentent de suivre le mouvement et de sortir de leur marginalité

Par Gabriel Bernier

Le Québec a rarement connu les extrêmes dans son histoire politique. Adrien Arcand, figure de proue du fascisme québécois des années 30 et 40, est l’un des seuls hommes politiques d’extrême droite à avoir passé à l’histoire. Pourtant, encore aujourd’hui, des groupuscules comme le Front national du Québec (FNQ), PEGIDA Québec ou Atalante Québec radicalisent le concept de nationalisme identitaire et parviennent à séduire une tranche de la population.

«On n’a pas besoin d’immigration. Il faut créer une foi nationale», lance le chef du FNQ, Ugo Ménard. Selon lui, les Québécois se rangent principalement derrière les mouvements d’extrême droite pour répondre à des inquiétudes identitaires. Même s’il reconnaît que le credo de la province consiste généralement à s’ouvrir à l’immigration, M. Ménard soutient que les Québécois doivent se «désintégrer pour intégrer les immigrants». À son avis, il faut établir une distinction entre les Québécois «de souche» et ceux «de papiers», soit les immigrants, qui ne mériteraient même pas le droit de vote.

D’autres groupes d’extrême droite ultranationalistes, comme PEGIDA Québec et Atalante Québec, qui sont déjà sortis dans les rues pour manifester leurs revendications, s’opposent notamment à toute forme d’immigration et dénoncent «l’islamisation de l’Occident».

Selon PEGIDA, «l’invasion islamique de l’Occident est réelle» et n’épargnera pas l’Amérique du Nord. Ce genre de discours n’est pas surprenant aux yeux du sociologue Jacques Fortin, pour qui l’assise des mouvements d’extrême droite est l’insécurité identitaire. Ce dernier convient que l’extrême droite est un mouvement de pensée qui prône un nationalisme identitaire si fort qu’il entraîne un repli sur soi et une peur, voire une haine, de la différence.

Croissance sur fond d’inquiétudes

Le désarroi social favorise la croissance des leaders et des mouvements fascistes, selon le directeur adjoint de l’information au quotidien Le Devoir, Jean-François Nadeau. Dans son livre Adrien Arcand, führer canadien, il rappelle qu’Arcand, à l’époque, a profité du haut taux de chômage et des menaces de guerre au Québec pour construire sa popularité.

«Il n’y avait pas de système de sécurité sociale dans les années 30 […], l’État n’était pas là comme gardien de sécurité. Dans des moments de désarrois, […] les explications les plus invraisemblables peuvent paraître comme raisonnables, puisque tout ce qui est raisonnable s’est effondré», rappelle l’historien.

Toujours selon M. Nadeau, «quand le monde croule sous nos pieds, on achète quelqu’un qui est absolument convaincu que, par des solutions simples, on peut renverser la vapeur. Trump en est un bon exemple». Dans le contexte actuel, la crise des migrants, les attentats terroristes en Occident et la montée de l’extrême droite un peu partout en Europe font carburer l’extrême droite québécoise. Les différents groupes se nourrissent de ces enjeux en désinformant la population, sachant qu’il y en a une certaine tranche qui cède facilement à la peur, explique M. Nadeau.

Déconstruire les mythes

En plus de miser sur la peur, les groupes d’extrême droite tendent à exploiter l’ignorance de la population pour recueillir des appuis populaires, analyse Jacques Fortin. Parmi les mythes reçus, il y a celui d’associer la méthode d’accueil des immigrants en France à celle du Québec. «La politique d’immigration en France, c’est l’assimilation, c’est menacer d’expulser les immigrants qui ne s’intègrent pas. Ici, ce n’est pas du tout comme ça», déclare le sociologue. À l’opposé, la tradition du Québec en matière d’immigration est l’interculturalisme, soit une participation active de la société d’accueil à l’intégration des nouveaux arrivants.

Jean-François Nadeau ne s’inquiète pas de l’existence d’organisations d’extrême droite au Québec, comme le FNQ, qui n’est d’ailleurs pas reconnu par le Directeur général des élections du Québec (1) , mais soutient que leurs discours doivent être balisés. «Ça fait partie de la pluralité des voix. Le problème, c’est qu’on fonde des lieux qui autorisent leur parole à défaut de toutes autres», clarifie-t-il. Bien que l’extrême droite québécoise demeure marginale aux yeux de la majorité des experts politiques de la province, M. Nadeau affirme «que le développement d’espaces publics où la pensée du n’importe quoi sans mise à l’épreuve avec les faits triomphe» est inquiétant. «Il y a un cadre légal qui est nécessaire», rappelle-t-il. Ce cadre légal nous empêche d’appeler à la haine, entre autres.

«Est-ce qu’on peut dire tout et n’importe quoi au nom de la liberté d’expression? Sans doute. Mais est-ce que c’est possible d’imaginer que le droit de projeter son point en avant s’arrête là où le nez de l’autre commence? Je pense que oui», conclut Jean-François Nadeau.

(1) Ugo Ménard avait réservé le nom de «Front national du Québec» auprès du Directeur général des élections du Québec pour la période allant du 26 juin au 28 décembre 2015

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