Un passe-temps plus grand que nature

mercredi 16 novembre 2016 3:10

Attirant des adeptes d’horizons et de milieux variés, le jeu de rôle grandeur nature est en pleine expansion en Europe et en Amérique du Nord depuis sa création au début des années 80.

Par Thomas Dufour

Issus de la culture du jeu de table de type Donjons et Dragons et meurtres et mystères, certains jeux de grandeurs nature (GN) attirent des milliers d’intéressés. La bataille du duché de Bicolline, en Mauricie, accueille environ 2500 joueurs chaque année. Au Royaume-Uni, The Gathering en accueille 4000 et le DrachenFest, en Allemagne, 5000.

« La popularité du GN augmente, il y a de 72 à 80 [groupes] répertoriés, mais en réalité, il y en aurait de 150 à 200», dévoile Vincent Lessard, président d’un groupe d’entraide entre les organisateurs de GN au Québec.

La population de joueurs est hétéroclite. Il n’y a pas de profil type et les participants sont issus d’une multitude de milieux sociaux. «S’il y a déjà eu un profil, celui-ci s’est dissous avec le temps», juge Vincent Lessard, organisateur de GN depuis cinq ans et participant depuis 18 ans. «On a déjà joué avec des médecins, des infirmières ou encore des charpentiers, avec des gens de tous les âges et de toutes les [classes] sociales», ajoute-t-il.

«Tout le monde aimerait être quelqu’un d’autre à certains moments et le grandeur nature permet de donner la possibilité à plusieurs de le faire», affirme Alex Lavoie qui participe depuis six ans à des GN et qui en organise depuis peu.

En ce sens, une branche de la psychologie, appelée dramathérapie, étudie l’effet du théâtre sur la santé mentale. Dans sa thèse sur la dramathérapie présentée en 2002 à l’Université de Concordia, Pierre Charles Millet conclut que ce type de thérapie «réussit à produire un effet “miroir” permettant au joueur de se percevoir autrement». Ainsi, la spontanéité et la créativité reliées à l’interprétation d’un rôle ont des résultats positifs sur l’individu. Le GN pourrait aussi être bénéfique pour la santé mentale puisqu’il emprunte des notions au théâtre en ce qui a trait à la création de personnages.

Un milieu qui laisse place à plusieurs univers

Le GN se décline en plusieurs catégories très différentes les unes des autres. Si beaucoup de scénarios reconstituent des époques d’antan, d’autres projettent les participants dans le futur par des évènements post-apocalyptiques. «C’est un univers qui se déroule après une guerre nucléaire et où les morts reviennent à la vie. Les joueurs sont placés dans la peau d’un personnage qui doit survivre à l’infestation de créatures», décrit Alex Lavoie, organisateur du GN Dead End City.

Une grande partie des GN s’inscrit toutefois dans un univers médiéval. Il y a deux raisons possibles à la popularité de cette période historique dans la culture populaire selon Francis Gingras, professeur titulaire à la faculté des arts et des sciences et directeur du centre d’études médiévales de l’Université de Montréal. «D’abord, le Moyen Âge peut apparaître comme une époque où tout est possible, où il n’y a ni loi, ni règle», affirme-t-il.

L’engouement pour cette période est accentué par une impression figée d’un monde de bataille, de duel. «L’idée d’une période hyperviolente agit comme moyen d’évacuation pour lever les inhibitions», explique Francis Gingras.

«Dans les faits, bien que la violence était un enjeu, elle était balisée et s’inscrivait dans un ordre», nuance Francis Gingras. «La perception populaire de cette période représente plus un fantasme que l’objet réel», avance-t-il.

Un intérêt pour l’histoire

Certains organisateurs de GN ont un réel souci de véracité historique. «Des chercheurs recommandent d’utiliser ces approches de reconstitution [les grandeurs nature] pour comprendre le côté plus technique des guerres au Moyen Âge», ajoute le professeur.

D’autres jeux de rôles ont un mandat plus engagé comme celui d’alimenter une réflexion sociale et politique sur certains enjeux. C’est le cas de beaucoup de GN en Scandinavie, notamment celui de Kapo, qui offre au joueur d’interpréter le rôle d’un prisonnier dans la reconstitution d’un camp de concentration. L’objectif n’est pas de recréer les conditions de détention dans les camps, mais bien «d’utiliser le contexte du jeu et certains outils scénographiques afin de créer une expérience de camps marquante bien qu’abstraite», tel que mentionné sur le site internet des organisateurs de cette simulation. Ce projet sert à dénoncer l’enfermement systématique et sans procès d’individus soupçonnés de terrorisme.

Les effets positifs des grandeurs nature ne sont pas uniquement remarqués par les spécialistes, mais se font aussi ressentir par les joueurs.«[Avec le GN] j’ai appris l’anglais, la négociation politique la vigilance. Ça permet de s’ouvrir aux autres, de trouver d’autres mots», conclut Vincent Lessard.

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