Mot de passe : obsolète?

jeudi 24 novembre 2016 10:17

L’essor technologique important du 21e siècle amène une transformation du concept d’intrusion qui peut remettre en question l’aspect privé d’informations qu’on croyait pourtant en sécurité dans son ordinateur.

Étienne Masse

La technologie évolue rapidement et les grandes corporations s’intéressent largement aux données de comportement. Avec des pratiques de moins en moins légitimes, ils arrivent à entrer dans la vie des internautes. Le Télécran utilisé par les agents de Big Brother dans le roman 1984 de George Orwell semble quitter le monde littéraire pour devenir de plus en plus réel.

Contenu personnalisé, bénéfices élevés

La commission d’accès à l’information (CAI) du Québec est le chien de garde des données personnelles de chacun. Elle est chargée de s’assurer de la protection des informations personnelles des Québécois et Québécoises. En 2013, la commission a mis en ligne une fiche d’information sur le concept de la publicité ciblée et du profilage. Selon Véronique Lessard, responsable des communications à la CAI, le boom technologique dans lequel nous baignons nécessite un effort de sensibilisation de la part du gouvernement. «Il est important d’informer la population sur les bonnes pratiques à envisager pour protéger ses informations personnelles», mentionne-t-elle.

Pour Sandrine Promptep, Professeure en marketing électronique à l’UQAM, le mandat de la publicité comportementale est simplement de fournir un contenu personnalisé aux utilisateurs du web. Elle explique que la publicité comportementale est un type de publicité qui puise dans les données de comportement des utilisateurs du web pour lui renvoyer des publicités plus adaptées à son profil.  Selon elle, cette publicité est bénéfique, car elle permet aux compagnies d’envoyer la bonne publicité au bon consommateur. Ce processus implique une collecte de données sur les comportements de l’utilisateur en question.

Elle indique toutefois qu’il faut apporter des nuances au discours alarmiste entendu sur internet au sujet de la collecte d’information. Elle mentionne que les informations collectées par les compagnies tierces sont des données de comportements : le genre de sites que vous visitez, vos achats, vos champs d’intérêt, le nombre de temps que vous passez sur chaque site, etc. Elle indique que des informations comme votre nom ou votre adresse ne sont pas conservés, car elles ne sont pas dans l’intérêt des publicitaires. «Dans leur système, vous n’êtes pas identifiés comme une personne, vous êtes un identifiant dans une base de données». Le consommateur devient alors une série de chiffres dépersonnalisée.

«Big Brother vous regarde»

Cette situation peut cependant devenir de plus en plus alarmante lorsqu’il y a un croisement de données, selon Véronique Lessars. «Une fois les données croisées entre elles , ça devient problématique, car il est désormais probable que l’on puisse vous identifier», explique-t-elle.

Les conclusions du spécialiste de l’informatique et professeur à l’UQAM Sébastien Gambs vont dans le même sens. «Il suffit que vous entriez votre nom sur un site web pour qu’un lien soit fait entre vous et le comportement recueilli par les mouchards», explique l’informaticien. Selon lui, les compagnies ne tiennent pas nécessairement à conserver votre nom pour des raisons juridiques, mais le risque que cette situation se produise reste possible.

«Il est possible de se protéger des mouchards en les supprimant de son ordinateur, mais il y a d’autres moyens par lesquels vous pouvez être tracés sur internet et ceux-là sont plus difficiles à éviter», explique-t-il. Le spécialiste fait ainsi référence à l’empreinte de navigateur.  Très difficile à détecter, cette méthode est utilisée pour recueillir une grande quantité de données privées sans qu’il soit possible de détruire les traceurs. Selon lui, ces moyens d’intrusion pourraient éventuellement être utilisés par des employés mal intentionnés derrière les grandes compagnies.

Des moyens pour se protéger

L’avenir n’est pas aussi sombre qu’il y parait. Sébastien Gambs propose des moyens de «web-contraception» faciles et accessibles à tous. La plupart des moyens mentionnés plus tôt utilisent des systèmes de proxy. Il explique que ces systèmes font passer l’information à travers un autre serveur qui la dissocie de votre ordinateur avant de se retrouver dans la griffe des publicitaires. M. Gambs mentionne le site duckduckgo.com, qui permet de faire des recherches dans le web sans être retracé.

Pour un anonymat absolu, il est également possible de télécharger le navigateur TOR, qui rend l’internaute invisible sur la toile. «Ce navigateur est utilisé dans les pays où il y a des dictatures et où les pages web sont fortement censurées», raconte l’informaticien. L’application Ghostery est également une application facile d’accès qui répertorie les traceurs et simplifie leur destruction.

L’internet des objets

Outre les dangers de la «webosphère», M. Gambs pense que l’internet intégré dans des objets utilisés au quotidien semble devenir une menace importante. «C’est une technologie nouvelle et trop peu d’efforts sont faits pour qu’ils soient sécuritaires», affirme-t-il. Selon lui, l’apparition de nouvelles technologies brouille de plus en plus la mince frontière entre l’univers virtuel et l’univers réel. Il parle entre autres des dangers que posent les systèmes de reconnaissance vocale. «Le système de reconnaissance des télés Samsung fait passer tout ce qu’il entend par ses serveurs et peut enregistrer le tout, ça veut dire que tout ce qui se passe dans votre salon peut être enregistré par la compagnie. Le même cas s’est produit avec la Barbie de Mattel avec qui les enfants pouvaient avoir une conversation. Ce que l’enfant envoyait comme information passait par les serveurs de Mattel», explique M. Gambs. Il ajoute qu’il est impossible pour l’utilisateur qui parle en présence de l’objet de savoir quelle information est conservée dans les banques de données ni de savoir quand le dispositif enregistre ou non. Selon lui, le caractère privé de certaines informations échangées au quotidien est alors remis en question. «C’est ironique dans le sens ou son chez-soi est normalement l’endroit où l’on pense être le plus en sécurité» conclut-il.

 

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