L’amour dans une case 

mercredi 25 janvier 2017 9:51

L’amour dans une case?

Âge, apparence physique, passe-temps, proximité géographique?: les utilisateurs de sites de rencontre misent sur des critères pointus pour trouver l’amour.

Par Gabriel Bernier

Les modes de recherche proposés par les sites de rencontre circonscrivent le potentiel être aimé à un bassin restreint d’utilisateurs, ce qui remet en question l’authenticité d’une démarche amoureuse conventionnelle.

«On agit un peu de la même façon sur Internet que l’on agirait en entrant dans un bar. Si tu as une liste de critères interminable dans un bar, tu en auras une tout aussi interminable sur un site de rencontre», déclare la doctorante en sexologie et chargée de cours à l’UQÀM, Maude Lecompte. Selon elle, le fait de se rencontrer sur Internet ne banalise pas pour autant la démarche amoureuse. «C’est un environnement différent, mais où l’on retrouve globalement les mêmes comportements et les mêmes aspirations qu’ailleurs», analyse-t-elle.

Par contre, Mme Lecompte reconnaît que le pragmatisme qui se cache derrière la recherche de l’âme sœur sur les sites de rencontre peut déroger de la vision traditionnelle de l’amour. «Certains auteurs vont dire que la rationalisation de la recherche amoureuse par le fait d’expliciter des critères précis s’éloigne un peu de la notion de coup de foudre», nuance la doctorante en sexologie.

Contrôler les rencontres

Ce besoin de se catégoriser sur les sites de rencontre émane d’une culture collective, qui nous pousserait à être contrôlants et efficaces même dans la construction de nos rapports sociaux. «Je placerais ça sous l’idée de contrôle, de savoir ce qu’on ne veut pas, et  non l’inverse», avance l’enseignant de sociologie au cégep de La Pocatière, Simon Côté-Bouchard . «En vivant de l’insécurité, on va mettre des limites pour encadrer la recherche. Il y a tellement de choix, et si nous ne les limitons pas, les résultats seront infinis», renchérit-il.

«Il y a des gens qui ne sont pas prêts à tomber en amour avec n’importe qui. Je ne juge pas ça»,  commente la chroniqueuse et animatrice de Sexplora, Lili Boisvert. «Pour une personne qui sait précisément ce qu’elle cherche, qui a des critères d’âge, de look, de loisirs, ça peut effectivement aider à réduire la marge d’erreur», ajoute Mme Boisvert.

Acceptation sociale

«Il fut un temps où c’était un peu perçu comme un cas de désespoir que d’aller sur un site de rencontre. Tinder, entre autres, vient chambouler cette perception dans la mesure où tout le monde l’utilise», déclare Maude Lecompte. Cette dernière explique la popularité montante des applications de rencontre par le contexte de rencontres ouvertes et assumées qu’elles proposent. Ce que les sites de rencontre offrent avant tout, c’est l’assurance de pouvoir rencontrer des célibataires, remarque la sexologue. «Il y a un premier tri qui se fait par la simple présence sur le site de rencontre», avoue-t-elle.

Dans son mémoire de maîtrise portant sur la présentation de soi sur les sites de rencontre, M. Côté-Bouchard admet que si la quête amoureuse d’un individu reste longtemps inaccomplie, elle remet en question sa capacité à se reconnaître comme une personne désirable. Or, puisque les sites de rencontre permettent d’expliciter des critères de recherche précis, le risque de subir le rejet peut être réduit. Lorsqu’un individu est impliqué dans une relation conventionnelle, il court le risque que l’autre rejette ce qu’il a à lui proposer, signale M. Côté-Bouchard. «Si cette proposition est tout le temps remise en cause, celui qui cherche l’amour se remet lui-même en cause», complète-t-il.

La sexologue Maude Lecompte revient sur l’exemple de Tinder, où les utilisateurs sont uniquement réunis si chacun valide le profil de l’autre. «Les chances de rejet deviennent de plus en plus petites, contrairement à lorsqu’on va rencontrer quelqu’un dans un bar», estime Mme Lecompte. «Dans un bar, on peut tomber sur quelqu’un qui ne cherche pas à faire des rencontres ou qui n’est pas de la même orientation sexuelle que nous», poursuit-elle.

«Marketing amoureux» 

«C’est certain qu’il y a une sorte de marketing amoureux sur les sites de rencontre, comme dans la vie en général, d’ailleurs», lance l’animatrice Lili Boisvert.

D’après Simon Côté-Bouchard, il ne fait pas de doute que les sites de rencontre, généralement payants, reposent sur des sentiments propres au capitalisme. À force de vouloir établir des critères de présentation de plus en plus précis, «on fait des émotions une valeur marchande», explique-t-il. «Avec les sites de rencontre, l’intériorité de la personne peut être commercialisée», ajoute M. Côté-Bouchard.

Les applications de rencontre remettent peut-être en question le concept même du coup de foudre parfait qui, même dans la vie réelle, ne serait pas fondamental pour bâtir une relation. «En partant, je suis un peu contre le concept même de trouver l’âme sœur parce que, à mon sens, on peut trouver quelque chose de satisfaisant dans lequel on s’épanouit, sans nécessairement que ça réponde à la définition du grand amour», conclut Maude Lecompte.

 

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