C’était juste pour rire

mercredi 25 janvier 2017 4:13

Une fois le micro en main, chaque humoriste devient responsable de ce qu’il dit, et avec le droit à la liberté d’expression, on se demande bien où se trouve la limite. 

Par Louis Girard-Bock

Avant de monter sur scène, il revient à l’humoriste la tâche de saisir ce qui fait rire son public et ce qui le choque. La ligne étant mince, certaines blagues sont applaudies, alors que d’autres se terminent en cour.

Personnage versus Individu

«Si c’est drôle, ç’a lieu d’être.» Voilà les limites de l’humour, selon Katherine Levac, gagnante d’En route vers mon premier gala Juste pour rire et comédienne dans la série Like-moi! Bien qu’aucune loi ne régit les activités artistiques au Québec, il est du «devoir professionnel» de chaque humoriste de se mettre dans la peau de son public afin d’identifier ce que ce dernier recherche en humour.

C’est au cours de ce processus que l’artiste en viendra à former son personnage de scène, cet alter ego qui fera office de médium au moment de présenter ses blagues. S’attaquer personnellement à l’individu ne traverse généralement pas l’esprit de l’humoriste qui lui ne fait que critiquer un personnage dans le but de faire rire un public donné. C’est ainsi que Katherine Levac se permet d’interpréter Victoria Scott, un nom fictif désignant une danseuse de ballet originaire du même endroit que l’humoriste, sans toutefois avoir comme but de la ridiculiser. Les propos d’un personnage ne reflète généralement pas ce que l’humoriste en question pense réellement, mais sont plutôt le résultat d’une démarche artistique n’ayant qu’une motivation: les rires.

Liberté artistique

«L’humour est très snobé par les autres formes d’art, souvent parce qu’elle est dure à saisir. Cela semble facile alors que c’est difficile», affirme un autre gagnant d’En route, Richardson Zéphir. Pour ce dernier et pour d’autres humoristes comme Katherine Levac, Rosalie Vaillancourt et Maude Landry, l’humour n’est rien de moins qu’un art à part entière. L’interprète de la célèbre Page Beaulieu abonde dans le même sens: «Évidemment que l’humour est un art! […] Quelle forme d’art exige une réaction à toutes les 15 secondes?»

Pourtant, les libertés que l’on accorde aux autres formes d’art sont différentes de celles que l’on accorde aux humoristes. Il y a deux ans, l’artiste suisse Milo Moire se plaçait sur la place publique et y «pondait» des oeufs remplies de peinture par son vagin au-dessus d’une toile vierge. Bien que certains aient trouvés la performance choquante, la majorité des spectateurs s’est intéressée à la démarche artistique qui avait inspiré cette œuvre plutôt que de la condamner.

Lorsque l’on retrouve cette même attention dans le travail d’un humoriste, le traitement que l’on fait de son oeuvre ne s’apparente pas du tout à celui des autres domaines artistiques. Un peu comme le ferait un journaliste malhonnête en soulignant fermement une phrase particulière d’un discours du premier ministre tout en omettant de remettre son lecteur en contexte, les détracteurs de l’humour n’hésitent pas à extraire une blague de son numéro alors que celle-ci s’y intègre d’une manière logique qui perd tout son sens une fois dépouillée du reste du texte.

Une vision différente de l’humour

Demandez à un médecin de vous expliquer qu’est-ce que le rire, il répondra que c’est une contraction forcée de votre sangle abdominale causant la sécrétion d’une dose imprévue de sérotonine et de dopamine, deux neurotransmetteurs agissant comme des antidépresseurs naturels. Posez ensuite la même question à un humoriste et il dira plutôt que le rire est le résultat de nombreuses heures d’écriture et de répétition. De la même manière qu’un médecin et un humoriste diffèrent dans leur définition du rire, un avocat et un dentiste auront tout deux une vision complètement différente d’une activité triviale comme celle de se brosser les dents. L’activité reste parfaitement la même dans les deux cas, mais le traitement qui en est fait diffère radicalement selon la nature de celui qui agit.

Notre vision d’un métier, ou même d’une simple activité du quotidien, est directement influencée par ce que l’on en connait. Il existe un phénomène typique chez n’importe quel artisan du rire qui est celui de développer «une sorte de tolérance» à l’humour qui a pour effet de les rendre moins frileux que le reste de la population, selon Katherine Levac.

Les humoristes sont des gens qui ont étudié l’humour, ils en écoutent régulièrement et dédient leurs journées entières à le comprendre pour l’utiliser adéquatement. Ils possèdent une relation particulière avec l’humour, une relation que seule une personne inhérente au milieu saurait comprendre. Ce qui semble être si simple -un micro, une scène et quelques blagues- est en fait d’une complexité dont l’hermétisme échappe parfois au grand public.

Être humoriste est un métier ardu où la quête du rire ne se fait pas sans se frapper au mur de l’opinion publique. Chaque numéro doit être analysé comme une oeuvre complète, car l’humour nécessite le même traitement et les mêmes libertés que celles qu’on accorde à toutes les autres formes d’art. Le rôle des humoristes comme Richardson Zéphir, Katherine Levac, Maude Landry et Rosalie Vaillancourt doit aussi respecter les mêmes critères que ceux qui s’appliquent aux autres artistes: ils doivent se mettre dans la peau de leurs spectateurs, et ces derniers se doivent de faire de même.

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