Être apatride dans son pays

lundi 30 janvier 2017 10:11

Chassés de leur terre, déplacés par l’armée et forcés à vivre dans des camps où l’insalubrité côtoie la violence, les Rohingyas du Myanmar revendiquent le droit d’exister.

Par Sarah Xenos

Pendant que les yeux du monde sont tournés vers la Syrie et que les affres de la crise migratoire secouent toujours l’Europe, à des kilomètres de là, dans le sud-est asiatique, la minorité musulmane Rohingyas doit fuir face aux persécutions de l’armée et des groupes bouddhistes extrémistes qui nient l’existence de leur population; un «nettoyage ethnique» selon l’ONU. Le 2 janvier dernier, le Myanmar ouvre finalement l’enquête.

Ils sont des centaines à s’entasser sur des bateaux surchargés qui voguent à la dérive pour fuir les violences dont ils sont victimes. On dirait la méditerranée, tant les images semblent les mêmes, mais c’est plutôt dans le golfe du Bengale qu’elles ont été prises.

«Les conséquences de l’apatridie sont nombreuses », rappelle Gisèle Nyembwe du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, section Canada. « Ils n’ont plus accès ni aux soins de santé, ni à l’éducation, ni à aucun des services sociaux offerts par l’État», rajoute-t-elle.

Origine des violences

Le problème est identitaire, religieux et endémique. En 1982, le gouvernement dictatorial et militaire retire la citoyenneté aux quelque 800 000 Rohingyas du Myanmar, les rendant apatrides. Leur identité est remise en cause par la population birmane qui, en raison de leur teint plus foncé, les considère comme des réfugiés illégaux en provenance du Bangladesh.

Les tensions entre les deux peuples perdurent depuis longtemps, mais c’est en 2012, suite au massacre de dix musulmans, accusés alors d’avoir assassiné une jeune bouddhiste, que les violences ont éclaté. Dès lors, la situation de ce peuple, provenant majoritairement de l’État d’Arakan, ne fait que se détériorer. Amnistie internationale déplore que des écoles aient été détruites, des mosquées soient parties en fumée et des villages aient complètement été rasés par l’armée.

Se réfugier à l’étranger

Un mouvement d’exode vers les pays limitrophes est déjà bien amorcé. Des bateaux sont fréquemment interceptés dans le golfe du Bengale ou près des côtes thaïlandaises et malaisiennes. Dans la majeure partie des cas, les réfugiés sont refoulés jusqu’au Myanmar où ils s’entassent dans des camps de fortune.

«Depuis 1992, le gouvernement bangladais refuse d’accorder le statut de réfugiés aux Rohingyas […] la Thaïlande a aussi fermé ses frontières, donc c’est vraiment un problème qui est birman, mais qui est aussi amplifié par les pays voisins», avance la responsable des communications d’Amnistie internationale, Anne Sainte-Marie.

Apatrides dans leurs pays, ils le sont aussi dans les pays vers lesquels ils se réfugient puisque l’absence de papiers d’identité les empêche de prouver leur provenance. « Ils ne peuvent donc pas revendiquer le statut de réfugiés avec tous les droits que cela implique », soutient Gisèle Nyembwe du Haut-Commissariat pour les réfugiés.

Problème de reconnaissance

«La notion d’identités nationales est quelque chose d’assez moderne. Il s’agit d’un concept européen qui date du XVIIe ou XVIIIe siècle. Cela a pris du temps avant que l’Asie ne veuille se construire des identités nationales, pas dans le sens de pays, mais dans le sens de groupe», affirme le politologue spécialiste du Myanmar, Jean-François Rancourt.

Pour qu’un groupe ethnique obtienne la citoyenneté birmane, ajoute-t-il, il doit prouver que sa présence sur le territoire est antérieure à la première conquête britannique de 1824. La définition de l’identité des Rohingya, en tant que groupe distinct, n’aurait quant à elle été forgée qu’au cours du XXe siècle par des intellectuels de cette communauté.

Désormais sans-papiers et ostracisés, les Rohingyas voient leurs moindres déplacements surveillés. De plus, la recension des victimes demeure difficile puisque, depuis 1990, les enfants ne bénéficient plus de certificats de naissance, spécifie le rapport de juin 2016 du Haut-Commissariat aux droits de l’homme.

Conflit avec l’armée

«Il faut comprendre que l’armée birmane est complètement autonome du gouvernement, un droit garanti par la Constitution. C’est l’une des caractéristiques les plus inusitées du Myanmar. L’armée y est vraiment toute puissante», précise le politologue, Jean-François Rancourt.

C’est ce qui explique en partie la difficulté du gouvernement actuel d’Aung San Suu Kyi, lauréate du Nobel de la paix, à prendre une position claire face à la question, et ce, malgré les espoirs qu’avait suscités son élection le 8 novembre 2015. La démocratisation demeure ardue quand la dictature militaire, instaurée suite au coup d’État de 1962, laisse encore sa marque.

Les pays frontaliers ont demandé l’aide de la communauté internationale pour pallier à l’arrivée massive de la minorité musulmane. Mais, expulsés de leur pays et refoulés des frontières voisines, les Rohingyas sont toujours coincés entre terre et mer.

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