Plaider la folie

lundi 30 janvier 2017 10:36

Enfermer des dissidents, les médicamenter pour que certains finissent fous et se taisent à jamais

Par Clara Loiseau

Amnistie internationale craint un retour de la psychiatrie punitive en Russie, alors que pour le spécialiste de l’histoire de l’URSS et de la Russie, Pierre Lorrain «il y a une différence évidente» entre ces opposants politiques du régime communiste déclarés schizophrènes pour être mis sous silence et ce qui se passe aujourd’hui.

En  mai 2012, Mikhaïl Kosenko, un activiste russe, est arrêté lors d’une manifestation contre Vladimir Poutine. Il est condamné à l’incarcération dans une unité psychiatrique, car «il représentait un danger pour lui-même et pour la société». Amnistie internationale souligne sur son site web que Kosenko, même s’il a retrouvé sa liberté depuis, «devra poursuivre un traitement psychiatrique et médical obligatoire, dans le cadre de l’exécution de sa peine»  signifiant, selon l’organisation, qu’au moindre prétexte, les autorités pourraient le renvoyer en hôpital psychiatrique pour une durée indéterminée.

En janvier 2016, l’artiste Pavlensky, dissident de Vladimir Poutine, est lui aussi soumis à une expertise psychiatrique pour avoir mis le feu à l’entrée du siège des services secrets russes, le FSB, ex-KGB.

Pour Pierre Lorrain, l’internement de ces deux hommes ne peut être comparé à la psychiatrie punitive exercée par l’URSS, car ceux-ci possèdent des antécédents réels de maladie mentale.

«Mikhaïl Kosenko prenait des antidépresseurs depuis plus de dix ans avant son arrestation», explique Lorrain. Quant à Pyotr Pavlensky, le spécialiste indique que ce dernier a eu des comportements d’automutilation à plusieurs reprises, que ce soit en se cousant les lèvres avec du fil de fer barbelé ou en se clouant les testicules. Selon Pierre Lorrain, ce genre de comportement «aurait provoqué une demande d’expertise psychiatrique dans tout autre pays».

Interner pour gouverner

Les premières traces de psychiatrie punitive en Russie remontent à 1922, alors que Lénine aurait suggéré d’interner le commissaire du peuple aux Affaires étrangères, Gueorgui Tchitcherine, accusé d’être «trop conciliant à l’égard des délégués américains lors de la conférence de Gênes». En 1930, le psychiatre Andreï Snejnevsky a quant à lui déclaré que les «délires réformistes» ou tout autre idée de rébellion au gouvernement sont un symptôme de schizophrénie.

«L’utilisation de la psychiatrie punitive permettait de rendre la répression moins apparente et mieux défendable si des pays étrangers ou des organisations internationales posaient des questions», souligne Pierre Lorrain.

Il faut attendre 1991 pour qu’une «commission d’enquête sur la répression politique en URSS» soit réunie et se penche sur le cas de la psychiatrie punitive. Le nombre de victimes de cette méthode de répression se situerait entre 15 000 et 20 000 selon des paroles d’un des membres de cette commission, l’historien Anatoli Prokopenko, citées dans l’article «Russie: ces dissidents qu’on dit encore fous» écrit par les journalistes Marc Epstein et Alla Chevelkina et paru en 1997 dans le journal français l’Express.

Mais l’URSS n’est pas la seule à avoir à ce genre de méthodes. Les auteurs Gordon Thomas et Jonathan Metz expliquent dans leurs livres respectifs: Journey into Madness et Torture médicale et les contrôleurs de l’esprit, qu’en Afrique du Sud, durant l’apartheid, et aux États-Unis, dans les années 50, la psychiatrie punitive était également utilisée contre de nombreux Noirs qui se battaient pour leurs droits.

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