Le quatrième pouvoir en quête d’indépendance

lundi 30 janvier 2017 10:39

Libéré dans les années 90, l’espace public russe se referme et les journalistes en souffrent. 

Par Michael Laforest

Poutine, le grand frère, continue d’exercer un contrôle pesant sur la couverture médiatique en Russie: s’informer est encore possible et, bien qu’on tente tout pour étouffer les voix dissidentes, la presse indépendante continuer de germer, en attente d’un espace plus grand pour se déployer.

On n’utilise plus le Goulag pour faire peur aux citoyens, mais «il y a beaucoup d’autocensure» qui persiste. C’est ce que raconte Raymond Saint-Pierre, qui occupe le poste de correspondant à Moscou pour Radio-Canada. «Ceux qui nous parlent plus ouvertement, ce sont les intellectuels ou d’ex-journalistes», affirme celui qui a passé cinq ans à Pékin en correspondance. Il ajoute que les journaux «suivent la ligne du gouvernement, reflètent l’opinion du gouvernement».

Sinon, on trouve une excuse pour les fermer ou pour en prendre possession. C’est arrivé tout récemment avec le groupe de presse indépendant RBK, un média de plus qui s’efface sous les yeux du responsable du bureau de l’Europe de l’Est et de l’Asie centrale de Reporters sans frontières, Johann Bihr. «En mai dernier, toute la direction éditoriale a été licenciée et, encore il y a quelques jours, le groupe a été condamné pour des dommages et intérêts par la compagnie Rosneft, une compagnie d’État pétrolière dirigée par un homme d’affaires qui est très proche du pouvoir», raconte-t-il. Il observe, depuis l’élection de Vladimir Poutine, «des lois liberticides qui se succèdent, encadrant de plus en plus le champ de la liberté d’expression». Il ajoute que «la pression sur les médias indépendants prend des formes discrètes, mais très efficaces».

Loin de tomber dans le panneau

Les jeunes journalistes russes sont bien au fait de la situation qui a cours dans leur pays. «Ce qui se passe le plus souvent, dans le système d’enseignement, c’est un enseignement très théorique qui va insister sur les grands principes (objectivité, impartialité), qui va être complètement déconnecté des réalités du terrain», décrit Johann Bihr. Les étudiants sont donc préparés à un travail de journaliste qu’ils n’exerceront pas comme on le leur enseigne. Toujours selon lui, «ils ne se font pas d’illusion», ils sont sur les bancs d’école, mais les jeunes étudiants n’oublient pas le «contexte dans lequel ils s’inscrivent», n’oublient pas les sujets tabous, les interdits qui amènent les représailles.

«Les jeunes journalistes russes sont souvent limités à travailler comme pigistes pour des médias étrangers [ils sont] extrêmement vulnérables. Le gouvernement leur donne un peu de lousse, mais la laisse n’est pas très longue», spécifie la journaliste Paule Robitaille, qui couvrait, il y a 25 ans, la chute du mur de Berlin et l’ouverture sur le monde qu’allait connaitre la Russie.

Comme le précise Johann Bihr, les médias indépendants «occupent une niche très réduite et peinent à s’adresser à l’ensemble de la population». Toutefois, bien que «l’atmosphère [soit] étouffante pour les voix critiques du gouvernement, […] ces voix continuent de s’exprimer, il y a toujours des gens qui protestent et c’est ce qui distingue la Russie des autres dictatures».

Les journalistes russes, qui ne souhaitent qu’exercer leur métier, vivent donc dans un semblant de liberté. Ils sont en laisse jusqu’à ce qu’ils touchent des sujets sensibles et qu’ils retournent en cage.

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