À livre ouvert, les yeux voilés

jeudi 2 février 2017 9:02

Bien qu’elles soient plus éduquées que les hommes, les femmes souffrent des politiques nationales.

Par Florence Dancause

Bien qu’elles soient majoritaires sur les bancs d’école, les femmes iraniennes sont renvoyées au foyer dès l’obtention de leur diplôme d’études supérieures et font face aux nombreuses politiques et lois sexistes de leur pays.

Les Iraniennes ont atteint une quasi-égalité en matière de statut social sous le régime du Shah dès 1942. Elles bénéficiaient des mêmes avantages éducatifs que les hommes et la question de leur émancipation était encore d’actualité. «Ça s’inscrivait dans la politique de la modernisation», explique la chercheuse et coordonnatrice de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand, Hanieh Ziaei.

Durant cette période, les femmes ont gagné le droit de vote et ont profité d’un système d’éducation mixte. La «Loi sur la protection de la famille», instaurée en 1967, a interdit la polygamie ainsi que le divorce par décision unilatérale. «La loi reflétait un besoin des Iraniennes et a largement réussi à présenter une lecture plus tolérante du Coran sur des questions relatives aux femmes», précise l’avocate iranienne spécialisée dans les droits de l’Homme, Leila Alikarami.

Après la révolution

La condition des femmes s’est grandement détériorée après la Révolution islamique de 1979. Les femmes ont pleinement participé à la révolution afin de destituer le régime dictatorial qui était en place. Leurs droits ont cependant été restreints dès l’entrée en fonction de l’Ayatollah Khomeyni, élu à la suite du soulèvement.

En instaurant la Charia, la loi canonique islamique, l’État iranien a décriminalisé la polygamie et a effectué une ségrégation en obligeant, par exemple, les écoles à être non mixtes. Le nouveau gouvernement a aussi abrogé la «Loi sur la protection familiale». Juridiquement, la valeur de la femme a été réduite à la moitié de celle de l’homme. Les femmes ont été écartées de toute haute fonction publique et doivent désormais porter le hijab.

L’économiste et artiste-peintre originaire d’Iran, Marjane Saidi, qui a vécu en Iran jusqu’à ses 18 ans, concède que le point de rupture le plus perceptible à la suite de la révolution était le port du voile. «Les femmes se sentaient inférieures par rapport aux hommes», confie-t-elle, ayant elle-même éprouvé de la difficulté à intégrer ce vêtement.

Aujourd’hui, le code vestimentaire n’est pas le combat principal des femmes, selon elle. Elles se sont plutôt réapproprié ce vêtement en le travestissant. Le voile qui doit couvrir tous les cheveux est porté à l’arrière de la tête et sert d’accessoire de mode. «Elles cherchent d’autres acquis, d’autres droits qu’elles n’ont pas», commente Mme Saidi.

La révolution a toutefois amené certains effets positifs. Les femmes ont été encouragées à s’instruire. Elles représentent aujourd’hui 60 % des étudiants universitaires et dominent dans des facultés traditionnellement réservées aux hommes, comme en mathématiques ou en médecine.

«Malgré une haute qualification, on ne les retrouve pas forcément en grand nombre sur le marché du travail», dénonce la chercheuse Hanieh Ziaei. Les femmes sont appelées à avoir une famille et à délaisser leur emploi. La division sexuée des rôles en Iran est un enjeu primordial selon elle.

Or, certaines femmes occupent des emplois dans des secteurs traditionnellement réservés aux hommes, comme en médecine, en ingénierie, et quelques-unes sont mêmes dirigeantes de chantiers de construction. Elles se voient toutefois refuser des postes ayant une importance décisionnelle, dont le métier de juge. L’avocate Leila Alikarami affirme que la conservation des lois discriminatoires contraste fortement avec les avancées que les femmes ont accomplies dans d’autres domaines tels que l’éducation.

Marjane Saidi, qui passe tous ses étés en Iran avec sa famille, évoque la force des jeunes Iraniennes. «Les jeunes filles ne se laissent pas faire, dans la rue ou avec le pouvoir. Certaines sont arrêtées parce qu’elles ont trop mis de maquillage et elles ressortent le lendemain, maquillées de la même façon», raconte-t-elle.

Hanieh Ziaei confirme aussi que les femmes foncent et luttent pour leurs droits, même dans leur quotidien. «Elles ne se présentent pas comme des victimes, mais comme des vecteurs de changement», évoque-t-elle.

Nouveau gouvernement, même menace

Le président Hassan Rohani, élu en 2013, avait manifesté sa volonté d’aider les femmes en promettant de créer un ministère de la condition féminine et en combattant la discrimination juridique. Peu d’initiatives ont cependant été prises.

Depuis le début de l’année 2016, les autorités ont plutôt intensifié la répression sur les militants en faveur des droits des femmes dans le pays. Hanieh Ziaei utilise le terme de «l’institutionnalisation de la crainte et de la peur» pour décrire les tensions entre les féministes et le gouvernement, qui ne sont pas nouvelles dans le paysage iranien.

«Il y a une ligne rouge, il ne faut pas [la] franchir», illustre Marjane Saidi. Le cas de Homa Hoodfar exemplifie bien ces paroles. La professeure retraitée de l’Université Concordia a été emprisonnée en juin 2016 dû à son intérêt pour le féminisme qui aurait déplu au régime de Rohani.

 

 

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