La face cachée du Québec libre

lundi 6 février 2017 1:17

Voilà déjà 40 ans que René Lévesque et ses idées indépendantistes ont pris le pouvoir au Québec. Deux référendums plus tard, le Québec n’est toujours pas un pays, mais la question référendaire est toujours d’actualité.

Par Ludovic Théberge

Le référendum de 1995 est peut-être loin dans les mémoires, mais pour plusieurs souverainistes, la partie n’est pas terminée. L’idée de voir un jour le Québec devenir un pays en fait rêver plus d’un. En revanche, les multiples enjeux que la province devrait traverser une fois devenue indépendante du Canada passent souvent inaperçus. 

Un des arguments principaux des partisans du OUI est la question identitaire. Ils considèrent que le Québec se distingue du reste du Canada par son histoire, ses valeurs et, bien sûr, sa langue. Menacé par l’omniprésence de l’anglais autour et à l’intérieur de l’ancienne province, l’usage du français risquerait d’être renforcé, en cas de séparation, par une réforme plus stricte de la Loi 101.

«Il faut lui redonner un petit peu plus de mordant, entre autres s’assurer que le français soit véritablement la langue de travail du Québec. Cela restera toujours difficile, même dans un Québec souverain», souligne le sociologue Jacques Beauchemin.

Celui qui a été sous-ministre responsable de la langue française sous le gouvernement de Pauline Marois donne comme exemple que, dans un Québec indépendant, les 200 000 employés travaillant pour une entreprise sous autorité fédérale établie au Québec devraient se soumettre à de nouvelles réglementations de la Loi 101 et, par conséquent, travailler en français.

Un pays au cœur d’un autre

Par sa situation géographique, un Québec souverain resterait au cœur des activités économiques du Canada. Le fleuve Saint-Laurent, véritable porte d’entrée vers le Canada, serait toujours utilisé par les autres provinces pour leurs importations ou exportations. Par ailleurs, le Québec continuerait probablement de s’approvisionner en fruits et en légumes de l’Ontario comme il le fait actuellement, et ne cesserait pas pour autant ses exportations vers l’Ouest. Les traités de libres circulations entre les provinces resteraient en place, croit le député d’Abitibi-Ouest et doyen de l’Assemblée nationale, François Gendron.

Le politicien explique que, au niveau monétaire, il y a 95% de chance que la monnaie du Québec soit la même que le Canada, pour éviter une dévaluation progressive du dollar, selon le politicien. Le Québec utilise après tout près de 23% de l’argent canadien. Il serait donc plus simple et avantageux pour le Québec et le Canada de simplement garder la même devise, selon lui.

Les deux côtés de la pièce de monnaie 

Le portrait économique d’un Québec souverain ne fait pas l’unanimité. Certains y trouvent une foule de contre, d’autres un lot d’avantages. D’ailleurs, en 2015, le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, avait avancé qu’un Québec souverain équivaudrait à «de longues années de souffrance et de difficultés économiques et financières et de diminution du niveau de vie».

De son côté, l’économiste et professeur à l’École des sciences de la gestion Steve Ambler estime que le Québec ne possède pas une liberté économique étincelante. «Un Québec indépendant serait parmi les pays les plus endettés de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), le Québec se classerait parmi les 20 pays les plus pauvres en matière du PIB par habitant des 35 de l’OCDE.

De plus, le déficit public se verrait augmenter par 4,3% du PIB, ce qui équivaut aux transferts nets que le Québec reçoit annuellement du gouvernement fédéral via la péréquation, toujours selon Steve Ambler. Sans cet argent du Canada, le Québec verrait ses coffres moins garnis, donc serait plus pauvre», ajoute-t-il.

Au sujet du PIB, en 2010, l’Institut de la statistique du Québec prédisait qu’un Québec souverain atterrirait au 44e rang mondial, alors que le Canada se plaçait 10e cette année-là.

Par contre, pour l’économiste Gilles Demers, tous ces chiffres et affirmations ne sont que des estimations. Chaque clan veut défendre son point de vue et utilise les prédictions pour y parvenir, rappelle-t-il.

L’heure de la grande question

La souveraineté du Québec n’est pas un concept porté par toute la population. Plusieurs s’opposent à cette désunion du Canada. Cependant, en cas de référendum, le parti au pouvoir déploierait le maximum d’outils possibles pour renseigner la population sur les enjeux d’un tel divorce, explique François Gendron.

Selon le politicien, qui a pris part aux référendums de 1980 et de 1995, ce procédé démocratique est «une consultation portée par un parti politique et arbitrée par l’ensemble des Québécois». «Un référendum amené par un éventuel gouvernement indépendantiste serait encadré par des juristes et pensé longtemps à l’avance», rappelle-t-il. Selon lui, si le Parti au pouvoir s’engageait dans un référendum, c’est qu’il croirait en la viabilité du projet et serait au courant des conséquences de celui-ci, autant positives que négatives.

Le Parti québécois a dressé ces avantages et inconvénients dans un rapport, jamais publié à ce jour, explique Gilles Demers, qui a travaillé sur ce rapport. Dans le cas d’un troisième référendum, celui-ci estime que le Parti québécois ferait la même chose.

Il est difficile aujourd’hui de savoir si le Québec serait mieux en tant que province ou que pays. François Gendron ne s’avance pas sur la question, expliquant que personne ne peut savoir exactement de quoi aurait l’air un Québec souverain. Par contre, il rappelle que plusieurs états tels que le Ghana, l’Afrique du Sud et la Tanzanie ont un jour ou l’autre obtenu leur indépendance sans nécessairement connaître l’entièreté des conséquences de cette séparation. La plupart ne s’en tire pas si mal aujourd’hui. Après tout, un jour ou l’autre il faut foncer et tout tenter, estime François Gendron. Pour lui, c’est ça, être audacieux.

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