Partir pour mieux revenir

lundi 6 février 2017 4:20

Plusieurs jeunes Québécois ressentent le besoin d’interrompre leurs études pour partir en voyage à l’étranger afin de marquer une pause dans leur vie.

Par Laëtitia Gagnon

Le parcours de vie typique d’autrefois – études, emploi, famille – semble ne plus être autant prisé par les jeunes Québécois. Ils préfèrent dorénavant s’évader en voyageant, et ainsi, échapper à une pression sociale engendrée par le temps des études. Les voyages « sac à dos » s’inscrivent dans leurs parcours comme une source de construction de soi, de plaisir et d’apprentissage.

«Les jeunes voyageurs représentent maintenant 20 % du tourisme international», selon un rapport du World Youth Student and Educational Travel Confederation.

«Je suis une nouvelle moi», affirme Stéphanie Rochette, partie en Écosse depuis plus de 4 mois. La jeune femme de 19 ans voulait marquer une pause entre ses études collégiales et universitaires. Elle vit maintenant chez une famille pour qui elle travaille en s’occupant de leurs deux enfants. Pourtant, elle ne trouve pas son expérience des plus faciles, car elle doit s’adapter à un nouveau type de vie, à de nouvelles règles et un nouvel environnement.

Se construire

Sur le plan relationnel, les voyages apportent beaucoup d’impacts positifs comme «se découvrir soi-même, de faire connaissance avec la solitude», selon Julie Demers, psychologue. Ce processus favorise en fin de compte l’indépendance des jeunes adultes. Au plan émotionnel, les voyages «permettent aux personnes de faire face à des situations inhabituelles, complexes, et urgentes. (…) En ce sens, les voyages doivent contribuer à mettre de l’avant certaines habiletés de gestion des émotions et du stress». Ces avantages sont incroyablement riches pour la vie d’une personne.

«Je suis devenue positive en tout temps, le négatif ne fait plus partie de mon quotidien et je peux dire que je suis heureuse», reconnaît Élissa Tsirigotis, une jeune Québécoise de 19 ans partie depuis maintenant presque 3 mois. Elle est beaucoup moins nerveuse à propos de son futur et de rencontrer des gens. Sa plus grande fierté, dans cet exil, est certainement d’avoir appris à faire confiance à la vie, elle qui avait des tendances anxieuses.

Rite de passage ou tentative de fuite

Les frais scolaires au Québec, combinés au fait que la majorité des étudiants travaillent en parallèle à leurs études, engendrent une pression sociale et financière tôt dans leur vie. Ceci peut les pousser à avoir «ce besoin de partir», explique la professeure agrégée en sociologie à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, Cécile Van de Velde.

«Le temps des études n’est pas un temps très “libre”», dit-elle. Les étudiants font face à de nombreuses contraintes au cours de ce stade de la vie, qui n’est pas forcément aisé et facile. Il y a parfois ce besoin de s’extraire du quotidien pour un moment. «L’année sabbatique permet aussi de suspendre un peu cette pression et de vivre autre chose», renchérit-elle.

Selon Mme Van de Velde, c’est un rite de passage ciblé pour un certain profil de la population, les jeunes plus spécifiquement, puisque plusieurs conditions sont nécessaires pour partir, telles que de bonnes ressources financières. La sociologue  qualifie ce rite de passage de «fondateur», en raison du bénéfice découlant de l’émancipation de la société et de la famille, qui permet de se fonder par soi-même et pour soi-même.

C’est d’ailleurs ce qui a poussé Élissa Tsirigotis à vivre cette expérience qui s’avère très enrichissante et bénéfique. «J’avais envie de vivre une aventure, de vivre quelque chose pour moi-même et par moi-même», dit-elle. Ainsi, malgré les peurs qui l’habitaient avant de partir, l’envie de vivre une aventure a pris le dessus. Même si certaines journées sont éprouvantes, se relever est sa seule option et elle en retire un sentiment tout autant ravivant.

Après

Autrefois, les jeunes ne partaient pas aussi souvent et aussi longtemps en interrompant leurs études pour voyager ; les plans de vie ont évolué. Les répercussions se voient alors aussi au travail, lors du retour au quotidien. «Les jeunes qui ont fait ça ont une bonne ouverture d’esprit; ils sont allumés», affirme la spécialiste en ressources humaines au sein de la firme de recrutement Quantum, Florence Thibeault-Boily. Elle précise qu’il n’y a pas de répercussion néfaste pour un jeune qui a pris une année sabbatique durant ses études. En processus de recrutement, elle n’a jamais reçu de contraintes des employeurs et n’a connu aucun rejet dû à ce genre de motifs. «Bien qu’il soit parti, le jeune est revenu pour étudier ou travailler ici, alors il s’engage dans un parcours stable et concret», conclut-elle.

Une catégorie sociale

Ce phénomène sociologique est observable partout à travers le monde. Pour les jeunes Canadiens, ce sont la France, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Thaïlande et le Royaume-Uni qui seraient les cinq destinations internationales les plus prisées, d’après une étude conduite par l’UQAM pour Tourisme Jeunesse. Ces pays offrent des logements accessibles et peu coûteux, ainsi qu’une promesse d’aventure et de dépaysement culturel et patrimonial; tout ce qu’ils recherchent.

Ainsi, ces jeunes font partie d’une catégorie de «NEET», terme sociologique référant aux jeunes ni aux études ni en emploi ni en formation, qui fait référence à des personnes qui mettre leur vie en « suspension » pour un temps afin de se chercher, se construire et revenir confiant pour le futur.

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