L’enfant marginal des arts

samedi 10 mars 2012 2:41

Par Marie-Ange Zibi

Un tableau signé Picasso versus une figurine en porcelaine dite «kitsch». Deux oeuvres, deux visions artistiques. L’une reconnue à part entière dans sa dimension d’art officiel; l’autre, peinant à faire ses preuves. Lentement mais sûrement, le kitsch se taille une place de choix dans la lignée des courants artistiques.

«Pour reconnaître le mauvais goût, il faut avoir du goût», affirme d’emblée Richard Goulet, co-propriétaire de la boutique spécialisée, Kitsch’n’swell. Ce n’est pas un hasard si les lettres de noblesse de l’endroit se sont construites autour du thème du kitsch, depuis maintenant cinq ans. Pour M. Goulet, le kitsch est bel et bien un courant artistique à part entière et s’illustre avant tout comme une culture d’artistes. «En général, les personnes qui aiment ça sont dotées d’un sens artistique très développé, affirme-t-il. Je connais plusieurs artistes s’inspirant du kitsch. La plupart des personnes qui s’y intéressent proviennent d’univers marginaux comme la culture du tatouage ou celle du rockabilly.»

 

Le «kitsch», terme allemand, est généralement associé au mauvais goût en art. Ce mal-aimé des courants artistiques se retrouve sous diverses appellations incluant notamment la désormais répandue «quétaine» dans le langage populaire. La définition formelle englobe divers aspects. «Habituellement, c’est considéré ‘passé date’. C’est quelque chose qui a été quétaine à son époque et à qui l’on attribue le terme ‘kitsch’ par la suite, explique M. Goulet. Ce sont souvent des objets qui ont été fabriqués rapidement à leur époque, donc qui n’ont pas un côté stylistique très élaboré.» Selon lui, les principales références du courant jouent habilement sur deux tableaux: celui du passé et celui du présent. L’art kitsch se veut avant tout une référence directe aux symboles d’antan tout en calquant et en s’inspirant d’objets du quotidien.

Plusieurs artistes actuels utilisent le kitsch comme ligne directrice dans la confection de leurs oeuvres. Pour Léopold Foulem, professeur d’art et artiste de renommée internationale, il s’agit avant tout d’un acte conscient. «C’est un choix politique que j’ai fait. À mon avis, l’art est au sujet de concepts et non de reproduction d’images, affirme-t-il. Je conteste les références à l’art officiel que l’on retrouve partout en m’inspirant des arts décoratifs.» Avec une carrière de plus d’une vingtaine d’années ponctuées de diverses récompenses, Léopold Foulem en est à son quarante-cinquième solo cette année. L’exposition de l’artiste traitera du statut du bibelot en tant qu’oeuvre d’art et sera présentée au Belgo au début du mois de mars. Il considère avant tout le kitsch comme une évaluation quantitative. «En général le terme kitsch en art possède une connotation péjorative. Ce n’est pas parce que la majorité des personnes considèrent que tel artiste produit du kitsch, que celui-ci en fait nécessairement, explique-t-il. En fait, il s’agit d’une porte de sortie assez facile pour classer un certain type d’œuvres que l’on retrouvera rarement dans des musées montréalais comme celui des Beaux-Arts ou même le Musée d’art contemporain.»

Un courant boudé

Courant marginal à la base, le champ d’action du kitsch est restreint à certains éléments. Même s’il s’inspire directement du quotidien, le courant rallie moins d’adeptes que des mouvements plus classiques comme le pop art.  «Il serait quasi impensable, voire impossible, d’ouvrir une boutique kitsch à Laval ou à Brossard, tout simplement parce qu’il ne s’agit pas du même type de clientèle que celle de Montréal, par exemple», admet le propriétaire de Kitsch’n’swell. On l’associe généralement à une question de goût personnel. «Le goût, c’est la mode, c’est ce que les gens achètent, indique l’artiste Léopold Foulem. Or, le vrai art est au sujet de concepts et d’idées, et non d’expression de goûts personnels. »

Du côté des artistes, la situation est davantage problématique: il n’existe pas vraiment de diffusion officielle de l’art kitsch. «Les conservateurs de musée, élite artistique qui décide de ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas, protègent leurs arrières, par peur de faire preuve de ‘mauvais goût’, révèle M. Foulem. Très peu de personnes vont assumer le fait de soutenir ce type d’art.»

Un autre élément empêche également son expansion. «La plupart des œuvres dites traditionnelles, telles les peintures, sont agrémentées d’histoires racontées afin d’en faciliter l’accès; chose inexistante dans l’art kitsch, indique l’artiste. Vu qu’il n’y a pas d’histoires dans l’art kitsch, on ne le considère tout simplement pas». Malgré les multiples restrictions, le kitsch pourrait tout de même acquérir un véritable statut de reconnaissance. Pour M. Foulem, il n’y a qu’une solution. «Le kitsch sera reconnu en tant qu’art officiel à part entière le jour où il s’inscrira dans une problématique d’ordre social comme le féminisme. Cela donnera une raison aux conservateurs de musées et aux institutions artistiques actuelles de l’accepter.»

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