Sombrer dans la clarté

mardi 25 avril 2017 3:26

Afin de se rapprocher des standards de beauté occidentaux, certaines jeunes femmes se blanchissent la peau, et ce, dans plusieurs régions du monde.

Par Mòrag Bélisle

Le complexe identitaire de l’époque coloniale s’affirme toujours, principalement chez les jeunes femmes africaines, qui affichent un désir de correspondre aux standards caucasiens.

«C’est un problème qui touche des femmes africaines, mais aussi des Québécoises d’origine étrangère», croit la vice-présidente de l’Association des étudiantes et étudiants africains de l’Université du Québec à Montréal Irina Aguy. L’étudiante originaire de la Côte d’Ivoire, qui milite pour la promotion de l’estime personnelle des femmes et qui travaille dans le domaine des cosmétiques, dit avoir rencontré une fille qui souhaitait s’éclaircir la peau, afin de se conformer aux standards de beauté typiques des sociétés occidentales. «Le problème se trouve dans les modèles de beauté auxquels ces filles se comparent», explique Irina.

«Le blanchiment de la peau est un fléau en Afrique», déplore Koffi Roger N’Guessan, un bédéiste de la Côte d’Ivoire. «Les jeunes Africains ne sont pas suffisamment imprégnés de leur culture pour qu’ils soient fiers de qui ils sont véritablement. Lorsqu’on est fier de ses origines, il est très difficile de les abandonner pour une autre culture», déclare M. N’Guessan. Selon lui, c’est une question de culture et il aborde cette problématique dans sa première bande dessinée, Séductions et Mille mystères d’Afrique, publiée en 2013. «Il y a un manque flagrant de culture et de repères identitaires chez les jeunes Africains», estime-t-il.

Le bédéiste ajoute que pendant l’époque postcoloniale, certaines personnes combattaient leur propre culture au profit de la culture occidentale, puisqu’elles croyaient que se comporter comme un blanc était le symbole absolu de la réussite. «Il fallait être comme le blanc et lui ressembler jusqu’à en perdre son identité. Ce fait non exhaustif va ensuite donner une connotation négative aux Noirs et un symbole positif aux Blancs», raconte-t-il. Selon lui, les Africains doivent accepter et être fiers de leur carnation naturelle, afin de surmonter ce complexe d’infériorité.

Une pratique risquée

Les adeptes des cosmétiques contenant des agents blanchissants sont pris dans un cercle vicieux, selon la médecin esthétique Khadi Sy Bizet, spécialiste des peaux noires et métisses. «Pour garantir la pérennité du blanchiment de la peau, il ne faut jamais arrêter le traitement puisque la peau retrouve progressivement sa couleur naturelle s’il est interrompu», souligne la docteure. Elle insiste sur le fait que ces personnes deviennent condamnées à une dépendance chimique accompagnée d’une dépendance psychologique puisqu’elles se créent une nouvelle identité à laquelle elles tiennent. «Dans les diktats de la société, la peau claire est souvent magnifiée, au détriment de la peau très sombre», observe l’experte.

Le processus de dépigmentation de la peau est une pratique qui peut s’avérer néfaste, selon la docteure Sy Bizet. «Le mécanisme responsable de la fabrication de la mélanine, le pigment qui est à l’origine de la couleur de la peau, agit sur la couche profonde de l’épiderme», explique-t-elle. «Pour blanchir la peau, des produits contenant des agents toxiques, comme de l’hydroquinone, sont utilisés. Ceux-ci détruisent ce système, ce qui bloque la production de mélanine», précise la docteure.

«Chaque personne qui se blanchit la peau a ses propres raisons. Ce peut être pour dissimuler une maladie où la peau perd de sa pigmentation par endroits ou tout simplement pour paraître plus caucasienne», croit Irina Aguy. La militante explique que les peaux foncées contiennent davantage de mélanine occasionnant parfois un teint beaucoup plus irrégulier, ce qui peut pousser les jeunes femmes à vouloir modifier leur carnation.

Un désir d’égalité

Également enseignant en arts plastiques, Koffi Roger N’Guessan introduit ses élèves aux dangers liés à la dépigmentation volontaire de l’épiderme, par l’entremise de sa bande dessinée. Le neuvième art «permet aisément de communiquer, d’égayer, de convaincre, d’éduquer et de les sensibiliser», affirme-t-il. «J’ai voulu que la sensibilisation dépasse le cadre scolaire, pour toucher le plus grand nombre de personnes», explique l’artiste ivoirien, espérant que son ouvrage lui permettra d’atteindre ce but.

«Après des siècles de colonisation et de néocolonialisme, l’Afrique peine à se sortir d’un certain complexe d’infériorité vis-à-vis les puissances colonisatrices», fait remarquer Koffi Roger N’Guessan. «Par la bande dessinée, je propose ma modeste contribution contre ce problème, parmi tant d’autres qui minent le continent africain», affirme le bédéiste.

Irina Aguy affirme voir une nette amélioration de l’estime de soi des jeunes filles d’origine africaine, du moins au Québec. «Je pense qu’actuellement, la société se conscientise. Il y a de plus en plus de femmes qui réalisent la valeur de s’aimer et la valeur d’être noire, tout simplement», conclut-elle.

 

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