Douce folie indienne

dimanche 11 mars 2012 1:16

Par Louis-Philippe Bourdeau

L’industrie cinématographique de Mumbai est une fierté nationale qui dépasse les frontières du pays. Symbole d’une société effervescente aux valeurs bien ancrées, le Bollywood laisse cependant de côté les préoccupations sociétales au profit d’un divertissement aux allures colorées et idylliques.

Malgré les allures mélodramatiques et clichées pour les Occidentaux, le style bollywoodien a été remis au goût du jour grâce au succès retentissant du film britannique Slumdog Millionnaire. «Il y a désormais deux types de films et les producteurs les connaissent bien. Il y a les films pour les Indiens vivant en Inde et les films pour la diaspora occidentalisée», explique Marie-Ève Lefebvre, qui a réalisé sa maîtrise en science des religions sur les influences de l’Hindouisme dans le cinéma populaire de l’Inde du Nord. Ce marché représente la majorité des revenus de l’industrie cinématographique indienne. L’Ontario, forte d’une communauté indienne de plus de 600 000 personnes, a d’ailleurs déroulé le tapis rouge pour l’Académie internationale du film indien l’an dernier, une première en Amérique du Nord.

En Inde, les gens sont fiers de leur cinéma et 95 % des films projetés dans les salles sont d’origine indienne. «C’est ce qui leur parle, ce qu’ils aiment, ce qui représente leur culture», avance Marie-Ève Lefebvre. Une sorte de «processus pour se rapprocher de ses valeurs», selon elle.

Amit, étudiant de l’école d’art dramatique de Roshan Taneja, située au cœur de Mumbai, y voit aussi une façon unique de faire de l’art. L’homme de 33 ans voit en Bollywood des possibilités sans fin pour afficher ses talents au grand écran. Pour lui, ce qui rend ces films uniques est la combinaison de glamour, de chansons, de l’amour à outrance, de couleurs et de danse. «Le tout mélangé dans un même spectacle de trois heures. Il n’y a rien de comparable!», s’enthousiasme le jeune acteur.

«Pour qu’un film soit populaire, il faut qu’il s’adresse à l’enfant de trois ans, de même qu’au grand-père de 90 ans. On préfère cacher l’aspect sensuel sous forme de symboles, comme la mousson ou la pluie, pour respecter toutes les générations», remarque Marie-Ève Lefebvre. Dans une société où les traditions règnent, l’industrie, qui se décrit comme séculière et ouverte, reste encore discrète sur certaines questions. La politique a de la difficulté à frayer sa place à l’écran, parce que Bollywood est une business avant tout. «Les producteurs n’ont pas envie de prendre de risque avec des films trop politiques, d’autant plus qu’environ 10 % des films seulement sont lucratifs», explique-t-elle.  Le salaire quotidien moyen des Indiens est de 2$ et les journées de travail, de14 heures généralement. «À la fin de la journée, ce n’est pas ce genre de film qui les attire», estime Mme Lefebvre.

Rentabilité oblige, la danse et la musique font de l’ombre aux questions sociétales. Cette tendance emblématique des films bollywoodiens s’est développée en parallèle à une culture fondamentalement musicale et visuelle. «La majorité du budget de la production est placée dans les scènes de danse et représente environ 80 % du temps de tournage», affirme Marie-Ève Lefebvre. Mais au final, dans une production standard de 180 minutes, il n’y aura que 20 ou 25 minutes de danse. «Le rythme est moins important pour eux que pour nous, ils préfèrent s’attarder aux détails, surtout dans les scènes de danse», fait-elle remarquer.

Anand Pavamani a quitté l’Inde il y a huit ans pour s’installer à Montréal. Avec un peu de recul, il admet que Bollywood manque amèrement d’esprit critique relativement aux problèmes de pauvreté ou de corruption qu’affronte l’Inde.  Il ne s’étonne toutefois pas de l’incrédulité occidentale. «Peut-être en Occident sommes-nous devenus trop sérieux et trop désensibilisés pour pouvoir apprécier Bollywood.»

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Encadré

Ne devient pas vedette de Bollywood qui le veut bien. Malgré les quelque 900 productions annuelles du cinéma indien, la relève a peu d’espace pour éclore. Certains acteurs peuvent même réaliser des dizaines de films au cours d’une même année. «Personne ne peut percer à Bollywood sans y connaître quelqu’un qui y travaille. Puisque ce n’est pas mon cas, je crois qu’il s’agit de l’obstacle le plus imposant de ma carrière», déplore Amit, jeune acteur indien.

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