Peu de solutions pour les géants thaïs

mardi 25 avril 2017 5:24

L’instauration d’une loi sur l’émondage illégale met en péril les conditions de vie des éléphants

Zoé Bellehumeur

L’instrumentalisation touristique de l’éléphant en Thaïlande est presque inévitable afin d’assurer leur survie depuis l’arrivée de la loi contre l’exploitation forestière en 1989. Les sanctuaires, qui doivent louer ces éléphants, sont l’une des rares portes de sortie afin que ces géants puissent jouir de leur habitat naturel en voie d’extinction: les forêts.

Les activités touristiques liées aux éléphants ont explosé depuis les années?1990 et les centres touristiques de promenades à dos d’éléphant sont fréquemment accusés de maltraiter leurs pachydermes. Pourtant, la situation actuelle de ces mammifères géants d’Asie du Sud-Est est beaucoup plus complexe que celle présentée dans les médias, selon la directrice et cofondatrice du sanctuaire Kindred Spirit Elephant en Thaïlande, Kerri McCrea. «Les éléphants ont besoin du tourisme pour survivre», affirme-t-elle.

«Le bouddhisme existe en Thaïlande depuis le 5e siècle et la symbolique de l’éléphant y est énorme», précise le professeur du département Social Welfare and Social Development de l’Université Nipissing, en Ontario, Manuel Litalien. Surtout associé à Maya, la mère de Bouddha dans la mythologie, l’éléphant est aussi perçu comme un symbole de paix, de force de caractère, de protection et d’équanimité pour les bouddhistes, qui forment 94 % de la population thaïlandaise.

Les éléphants thaïs sont utilisés depuis quelques centaines d’années pour le transport, l’agriculture, la guerre et l’émondage. Ce processus de coupe des branches est devenu un important secteur économique pour les mahouts, les propriétaires des éléphants. Lorsque la loi contre cette technique a été instaurée en Thaïlande en 1989 en raison de la déforestation massive, les mahouts se sont retrouvés sans revenu pour nourrir leurs éléphants. Ils se sont donc rapidement tournés vers l’industrie touristique.

Du centre touristique au sanctuaire

Il y aurait actuellement entre 2500 et 3000 éléphants sauvages et un peu plus de 3000 éléphants captifs en Thaïlande. Depuis 1970, le pays a perdu près de 30 % de ses forêts. Elles ne sont plus suffisantes pour subvenir aux besoins vitaux des éléphants sauvages et n’occupent pas un assez grand territoire pour les accueillir; libérer les éléphants captifs n’est donc pas une solution envisageable.

Avant de pouvoir être en contact avec les touristes, certains centres touristiques livrent leurs éléphants au phajaan, un rituel qui veut séparer l’esprit du mammifère de son corps à travers un entraînement qui peut s’avérer très brutal. À l’âge de trois ans, l’éléphant est enchaîné pendant environ une semaine et est brutalisé jusqu’à en être traumatisé toute sa vie. «Pour que le rituel subsiste, cela peut prendre jusqu’à 10 ou 15 ans pour que les éléphanteaux revoient leur mère, si l’occasion se présente», explique la cofondatrice de la Fondation Thailand Elephants du Royaume-Uni, Gemma Annan.

Kerri McCrea ajoute que les éléphants ne souffrent en aucun cas de la charge des voyageurs sur leur dos lors des promenades, mais que le port de la selle crée des plaies sur leur peau. Certains souffrent d’une surcharge de travail, de malnutrition, ne reçoivent pas l’aide médicale nécessaire et vivent loin des forêts.

Des sanctuaires en forêt aident les éléphants en les accueillant de façon permanente dans leur enceinte pour qu’ils retrouvent leur habitat naturel. À l’opposé des centres touristiques, ces sanctuaires sont situés en forêt et ne demandent pas aux éléphants de faire promenades. «Toutefois, les refuges doivent louer les éléphants, et non les acheter, aux centres touristiques pour tenter de contourner le commerce illégal», explique Gemma Annan. Si les sanctuaires achètent les éléphants des centres touristiques, les mahouts qui travaillent dans ces derniers peuvent utiliser les profits pour en obtenir d’autres, capturés illégalement au Myanmar ou au Laos. Dans ce cas précis, les mahouts continuent les activités touristiques avec les nouveaux mammifères.

Par contre, si les refuges louent les éléphants, le trafic est diminué, la location assurant un revenu continu aux mahouts, qui n’auront pas besoin de racheter de nouveaux pachydermes pour survivre.

Un futur pour les éléphants

Une nouvelle loi adoptée en 2016 lors de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) interdit le commerce illégal des éléphants, diminuant ainsi leur instrumentalisation. Les éléphants âgés de trois mois et plus doivent maintenant être enregistrés dans une banque d’ADN qui facilite le repérage des éléphants entrés illégalement au pays. Néanmoins, les éléphants sont encore utilisés de manière illégale, notamment pour mendier dans les rues ou pour l’émondage. La corruption policière empêche l’arrêt total de ces activités.

Offrir une meilleure vie aux pachydermes sacrés est presque inimaginable puisque les sanctuaires sont très peu nombreux à cause de la déforestation. Selon Gemma Annan, le mieux à faire est de conscientiser les touristes à se tourner vers les sanctuaires les plus éthiques et ainsi forcer ceux qui le sont moins à le devenir.

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