Être bilingue sur le bout des doigts

mardi 25 avril 2017 6:56

Enseigner aux enfants malentendants par une méthode alternative: tel est le but de trois écoles bilingues (français-LSQ) au Québec qui luttent pour améliorer l’accessibilité à l’éducation des enfants sourds. 

Daniela Vargas Rojas

Trois écoles québécoises regroupent dans une même classe des enfants sourds et des enfants entendants dans le cadre d’un programme d’approche bilingue. Aussi étrange que cette idée puisse paraître, cette méthode liant la langue des signes québécoise (LSQ) et le français dans un même cursus scolaire favorise l’apprentissage des élèves, peu importe leur condition auditive.

Au niveau primaire, les écoles bilingues sont souvent appelées à utiliser différentes approches qui s’adapteraient mieux selon les besoins de chaque enfant. Vu qu’une classe bilingue français-LSQ accueille des enfants avec différents types d’incapacités, les enseignants doivent souvent développer des activités accessibles à un public plus large. Les enseignants priorisent donc avant tout l’apprentissage visuel, car cela permet à l’enfant de mieux saisir les concepts pendant les premières années de scolarité, indique l’enseignante sourde de l’école secondaire Lucien-Pagé, qui offre aussi le programme bilingue, Hélène Hébert. Le jeu, l’entraide et le partage deviennent aussi des incontournables pour ces éducateurs

D’ailleurs, les enfants ont aussi accès à un grand réseau de spécialistes qui font un travail conjoint avec la maison pour mieux encadrer l’enfant. «Ce réseau des professionnels est accessible grâce aux instituts qui travaillent en partenariat avec les écoles. Plusieurs spécialistes tels que les audiologistes, orthophonistes, ergothérapeutes […] font un suivi de près pour aider les enfants à s’épanouir pleinement dans toutes les dimensions de son être», explique le psychoéducateur à l’Institut Raymond-Dewar, un de ces centres partenaires du programme bilingue de l’école Gadbois, Alain Martel.

Dans le cadre de leur travail, les écoles encouragent souvent les parents des enfants sourds à choisir le bilinguisme afin qu’ils apprivoisent une nouvelle culture et une nouvelle langue dans leur vie de tous les jours. «Peu importe que les enfants soient sourds ou entendants, l’important est qu’ils développent une estime de soi positive, car une identité bien définie a un impact direct sur leur avenir, leur choix de carrière et leur participation dans la société», croit la mère d’une élève de l’école Gadbois, Julie Laroche.

L’apprentissage de la langue signée est aussi favorable pour les élèves entendants. En associant des mots à un élément visuel comme un signe, les enfants comprendraient mieux différents concepts, permettant ainsi un développement encore plus rapide et élaboré du langage. «Il est certain que la langue signée n’utilise pas l’audition ni la parole, mais elle a du sens, elle est complexe, c’est-à-dire qu’on peut y voir toutes les subtilités de la langue et des façons de s’exprimer», explique Hélène Hébert.

Plaidoyer de reconnaissance

L’enseignement de la langue des signes québécoise date de 1850, alors que les communautés religieuses, désireuses d’éduquer les enfants sourds, se sont inspirées de la Langue des signes française et de la langue des signes américaine pour créer un langage signé propre au Québec. Le bilinguisme français-LSQ dans les classes a quant à lui été instauré comme une nouvelle méthode d’enseignement en 1997 dans l’école primaire Gadbois. Cette première école offrant le programme bilingue a rapidement été suivie par l’école Lucien-Pagé, qui offre quant à elle le programme au niveau secondaire.

La naissance des écoles bilingues français-LSQ a eu des impacts majeurs sur la reconnaissance de la communauté sourde. Elle a permis la familiarisation des enfants sourds avec leur culture, mais aussi avec celle des entendants. Le bilinguisme les aide à développer une estime positive d’eux-mêmes et à mieux communiquer avec les autres.

«Il y a une certaine méfiance de la part des sourds, car c’est toujours eux qui doivent s’adapter aux personnes entendantes. Même si le gouvernement assure le service d’interprètes pour les personnes qui peuvent avoir accès aux classes ordinaires à l’université. De même que le marché de travail n’est pas adapté aux besoins de la communauté», explique Chloé Fortin Côté, une auxiliaire d’enseignement en langue des signes à l’UQAM.

Le gouvernement provincial offre des services de traduction dans tous les établissements postsecondaires de la province, mais il y a encore beaucoup de défis à surmonter dans les écoles. La reconnaissance de la langue des signes comme langue officielle ou l’ajout de loi en faveur de la LSQ pourrait aussi aider la communauté sourde dans son désir de reconnaissance. L’éducation bilingue pourrait ainsi être répandue non seulement dans plus d’écoles primaires et secondaires, mais aussi dans les collèges et les universités de la province, selon Chloé Fortin Côté. Après tout, seulement 55 % des sourds obtiendraient un diplôme d’études collégiales selon enquête du centre québécois de la déficience auditive menée par Dominique Pinsonneault et Martin Bergevin en 2006.

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