Tisser des liens, une note à la fois

lundi 24 juillet 2017 10:04

Spontané et éphémère, le jazz repose sur un dialogue d’individualités.

Par Michael Laforest

Le jazz a bien changé depuis l’époque où il était associé à la culture afro-américaine. Aujourd’hui beaucoup moins revendicateur, les jazzmen n’ont toutefois pas cessé de s’inspirer de leur entourage, jouant avant tout pour le plaisir, mais aussi pour ceux qui tendent l’oreille.

«Nous faisons comme bon nous semble, peu importe pour qui nous jouons», raconte Ted Crosby, clarinette bassiste au sein du groupe montréalais Nomad. Les membres du groupe ne sont pas toutefois pas fermés à l’idée de converser avec le public, «lorsqu’il y a des gens pour écouter», conclut-il en riant.

«Lorsqu’on joue pour être populaire, on le fait pour [le] profit personnel, pour l’argent. Nous tentons plutôt de le faire pour ceux qui nous écoutent», enchaîne Simon Millerd, trompettiste au sein du même groupe, qui se défend de pratiquer la «masturbation musicale», puisqu’il ne joue pas pour s’entendre, mais bien pour son auditoire.

«Lorsque les gens dansent, on joue pour qu’ils continuent», affirme quant à lui le saxophoniste londonien Shabaka Hutchings. «Il faut être à l’écoute du public», enchaîne-t-il.

«Il y a des moments de silence qui peuvent parfois être angoissants, dans lesquels le public ne sait pas s’il doit applaudir, parce qu’il sait qu’on pourrait continuer. C’est très spécial», observe Jake Wiens, aussi membre de Nomad. Le public a donc avantage à se tenir à l’écoute du message et des émotions que veut lui transmettre l’artiste.

«C’est une musique spontanée, où il y a beaucoup d’improvisation […] en lien direct avec le public», approuve François Bourassa, professeur de musique à l’UQÀM et lui aussi musicien. Le jazzman s’inspire de ce qu’il voit dans la foule et y apporte sa touche. Un titre sera donc différent à chacune de ses interprétations.

Un mutisme qui en dit long

Le jazz a beau être un style musical dans lequel les mots se font rares, rien n’empêche ses musiciens de porter quelques messages. Il est toutefois «moins contestataire qu’il l’était au début des années 50, s’est dilué avec d’autres formes de musique comme le hip-hop», affirme François Bourassa.

Si le besoin de dénoncer est moins criant qu’auparavant, celui de s’exprimer reste tout aussi intense. «Lorsque j’écris une pièce, elle sera influencée par ce que j’ai vu, lu, ce à quoi j’ai pensé», croit Shabaka Hutchings, il cite au passage l’exemple du mouvement Black Lives Matter, qu’il n’intègre pas directement à sa musique, mais auquel il s’identifie. Il souligne également l’importance qu’il accorde à être bien informé malgré son horaire chargé.

Dialogue entre musiciens

Shabaka Hutchings a récemment voyagé en Afrique du Sud pour y enregistrer un album avec des artistes locaux, il en a profité pour trouver «les bons musiciens», ceux avec qui il aime jouer.

Si la proximité qu’entretient Ted Crosby avec les autres membres du groupe lui permet de connaître chacun et d’adapter ses compositions aux autres membres du groupe, Shabaka Hutchings choisit plutôt de voguer de famille d’accueil en famille d’accueil, en collaborant à plusieurs formations, comme The Comet is Coming, Melt Yourself Down, Sons of Kemet et Shabaka And The Ancestors. «Ça me permet d’éviter l’ennui», affirme le saxophoniste. Selon ce dernier, le jazz résistera à l’épreuve du temps, passant des messages sans mots qu’on se doit d’écouter.

Crédit photo: Renaud Alouche

Leave a reply

required

required

optional