Pirater la démocratie

mercredi 8 novembre 2017 4:30

Le manque de sécurité des machines de vote devient de plus en plus alarmant pour la démocratie alors que des experts confirment la facilité à pirater et changer le résultat de certaines d’entre elles.

Par Laurence Thibault


90 minutes. Des pirates informatiques n’ont pas eu besoin de plus de temps pour trafiquer les machines de vote américaines lors du Def Con 2017. Ce congrès rassemble tous les ans au Nevada des experts en informatique autour de concours et de discussions sur la sécurité électronique. La vulnérabilité informatique des machines de vote amène à se demander : vivons-nous dans l’illusion d’une meilleure démocratie?

En juillet 2017, un professeur en programmation à l’IT-University de Copenhague a été le premier à réussir le piratage de la Winvote, une machine qui était utilisée jusqu’en 2015 lors des élections aux États-Unis. Bien que ces machines puissent être trafiquées soit en y infectant un virus grâce à une clé USB ou en la contrôlant à distance, aucune preuve n’a démontré que le résultat des dernières élections américaines a été piraté. Cette possibilité a tout de même soulevé de nombreuses réactions et des questionnements de la part des citoyens qui doutent de la fiabilité de ces machines.

Au Québec, les machines de vote ne font pas partie du paysage électoral. Après les résultats catastrophiques aux élections municipales en 2005, le Directeur général des élections du Québec a décidé de ne plus les utiliser dans le processus de vote.

133 municipalités, dont Montréal et Québec, avaient accueilli des terminaux électroniques. Certaines machines avaient été mal branchées tandis que d’autres étaient tombées en panne après des surcharges. Un des problèmes majeurs mentionné dans le rapport du DGE publié en 2006 était «le manque de fiabilité, lecture erronée d’un bulletin de vote, de la lecture effectuée par les urnes électroniques».

Ces difficultés ont également été rencontrées en Irlande, en Allemagne et aux Pays-Bas. Même après de nombreux problèmes, tous les pays n’ont pas arrêté l’utilisation des machines de vote. Les États-Unis ont connu beaucoup de ratés avec celles-ci, notamment lors de l’élection du 7 novembre 2000 qui opposait Bush à Al Gore. Les deux candidats étaient coude à coude surtout en Floride, un état clé. Deux jours après le suffrage, aucun d’entre eux n’avait été nommé président, ce qui poussa l’équipe d’Al Gore a demandé un recomptage des votes Floride. Plusieurs machines avaient des taux d’erreur très hauts et certaines comptaient des problèmes de fabrication, causant encore plus d’attente pour connaître le résultat. 41 jours plus tard, Bush est finalement élu. Nos voisins du Sud n’ont pourtant pas renoncé au vote électronique contrairement aux Pays-Bas qui ont pour leur part abandonné en 2008 cette manière de voter après avoir connu des complications qui portaient atteinte à la démocratie.

Contrôle citoyen déchu

N’ayant pas toutes le même fonctionnement, les machines de vote peuvent être difficiles à utiliser pour les citoyens. Certaines impriment par exemple un bulletin de vote à la toute fin du processus ce qui permet à l’électeur de vérifier si son choix a été exprimé correctement. Autrement, il peut annuler son vote et recommencer. D’autres machines produisent plutôt un bulletin électronique. Dans ce cas, le vote n’est pas imprimé, mais il est enregistré directement dans le dispositif. Le problème concerne principalement ce deuxième type de machine, puisqu’il n’y a aucune preuve physique du vote et l’électeur n’a donc pas la certitude que son vote a été exprimé comme il le voulait.

«Le problème, c’est un manque de confiance dans le processus», explique Dominique Leydet, professeur de philosophie à l’UQAM. Selon elle, la possibilité de pirater une machine de vote soulève de graves problèmes car le citoyen n’a pas de contrôle sur l’appareil. L’Allemagne a d’ailleurs déclaré en 2009 que les machines de vote seraient dorénavant interdites. Celles-ci ne respectaient pas la Constitution allemande puisque les citoyens ne pouvaient vérifier l’exactitude du résultat. Les machines de vote sont fabriquées par des compagnies qui pourraient avoir des préférences pour certains candidats. «Une fois que les gens perdent confiance dans le processus, c’est extrêmement dangereux parce qu’ils peuvent se dire que finalement les dés sont pipés et que ce n’est pas la peine d’aller voter», rappelle Dominique Leydet.

Des avantages illusoires

Contrairement au Québec, l’’Ontario désire éventuellement implanter des machines de vote. Élections Ontario déclare que cela permettrait non seulement d’économiser beaucoup d’argent, mais également du temps. «Il y a un gain en efficacité qui dépend en partie du système électoral lui-même», déclare la professeur de philosophie. Selon elle, l’utilisation de machines de vote au Canada serait inutile puisque nous votons pour un seul député à la fois. Or, elle note que les États-Unis ont un système électoral qui est complexe étant donné que les citoyens votent pour plusieurs personnes lors du scrutin. «J’avoue que je suis assez septique», déclare Dominique Leydet au sujet des machines de vote.

Les partisans de ces nouvelles technologies, dont le président de la République française Emmanuel Macron, défendent aussi l’idée que celles-ci pourraient permettre l’augmentation du taux de participation.  Au Québec, seulement 47,2 % des électeurs s’étaient exprimés au moment des élections municipales de 2013.

«Il y a plusieurs procédures auxquelles ont a recours maintenant pour essayer de faciliter la participation au vote qui n’ont rien à voir avec le vote électronique», rappelle Dominique Leydet. Il s’agit par exemple d’augmenter les heures d’ouverture des bureaux de vote et d’ajouter des journées pour le vote par anticipation. Les machines de vote seraient dans ce cas inefficaces pour courtiser de nouveaux électeurs puisqu’une partie d’entre eux demeurent méfiants. L’implantation des machines de vote en Ontario coûterait près de 36 millions de dollars, une dépense très importante pour la province canadienne.

Le vote par Internet

Le délicat enjeu de ces machines de vote persiste encore, mais le vote par Internet soulève lui aussi des problèmes. Ce type de vote a été utilisé au Québec lors de l’élection du chef du Parti Québécois en octobre 2016 alors que les gens pouvaient rester dans le confort de leur salon et choisir leur candidat préféré. Le danger n’est pas seulement lié au piratage. Selon Dominique Leydet, rester chez soi à la place de se déplacer aux urnes trahi l’action sociale derrière ce processus. «Le jour du vote, c’est un peu comme une messe de la démocratie, explique-t-elle. Il n’y a pas beaucoup de moments durant lesquels la population se rassemble en communauté pour exercer son pouvoir démocratique dans des lieux communs».

L’assemblée générale demeure une des seules opportunités pour débattre au sein d’un rassemblement et voter. Certains groupes comme des syndicats ou des associations étudiantes désirent cependant introduire le vote par Internet lors de celles-ci. Ils prétendent que certains membres ne peuvent se présenter à cause d’un conflit d’horaire, ce qui brime leur accès à la démocratie.

Le syndicat Champlain, qui regroupe les professeurs et le personnel de soutien de trois commissions scolaires de la Rive-Sud, a étudié la possibilité de permettre le vote en ligne lors d’assemblées générales. «On a fait des recherches, on a fait faire une estimation des coûts et on a vérifié la validité d’un vote électronique », explique Ani Deschênes, une des membres du Conseil d’administration du syndicat Champlain.

Après toutes ces recherches, les membres du Comité sur le vote électronique ont présenté une série de recommandations lors du 35e Congrès du syndicat qui s’est tenu ce printemps et l’une d’elles concernait l’implantation d’un projet pilote pour le vote par Internet. Les membres présents lors du congrès ont voté en faveur de cette expérimentation et elle débutera d’ici peu dans la section Vallée-de-Suroît. «C’est la plus petite section, c’est moins cher», raconte Ani Deschênes qui précise que les coûts de cette démarche sont exorbitants. Cet essai vise à déterminer si le vote par Internet causera des problèmes de gestion ou encore des erreurs informatiques. Si c’était le cas, le vote papier resterait toujours une option pour les membres. «Personnellement, je suis plus ou moins d’accord avec ça, affirme Ani Deschênes. Quelqu’un qui veut exercer son droit de vote devrait devoir se présenter minimalement dans ses instances».

Même si le vote en ligne fait ses débuts à travers le pays, il n’est pas encore utilisé lors d’élections provinciales ou municipales au Canada. « Je trouve qu’au Canada (notre système de votation) fonctionne très bien et nous devrions continuer comme ça», conclut Dominique Leydet.

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