Des Birmans brimés

samedi 18 novembre 2017 1:35

À l’heure où le Myanmar semble avoir condamné la censure gouvernementale, de plus en plus de journalistes sont contraints à l’autocensure par crainte d’irriter les autorités.

Par Laurence Philippe


Les nombreuses réformes politiques du Myanmar au cours des dernières années ont entraîné plusieurs changements sur la scène médiatique sans éradiquer complètement toute forme de censure au pays.

Le mouvement de libéralisation politique observé au pays depuis 2012 a permis aux médias birmans de profiter d’une plus grande liberté d’expression, celle-ci étant moins contrainte par la loi sur la censure, abolie la même année. Une remise en liberté des prisonniers de guerre et de «conscience» a d’ailleurs pu être observée. Ces prisonniers dits de «conscience», selon Amnistie Internationale, sont des personnes emprisonnées pour l’exercice de leurs droits fondamentaux qui n’ont pas commis d’acte de violence ou d’incitation à la violence.

Selon le politologue et doctorant à l’Université de Montréal, Jean-François Rancourt, la libéralisation politique, freinée par le régime militaire, force les journalistes encore soumis à des restrictions à se tourner vers une nouvelle forme de censure: l’autocensure. «La ligne à ne pas franchir est inconnue de la plupart des journalistes, donc c’est un peu du essai-erreur, mais les journalistes se sont vite accommodé au nouvel environnement de fausse liberté et de fausse ouverture ou, à tout de moins, de liberté partielle», ajoute-il. La censure n’est donc pas totalement révoquée, mais les journalistes apprennent eux-mêmes à se censurer, d’où l’apparition de l’autocensure au pays.

Les journalistes sont d’ailleurs soumis à un système de loi répressif qui ne s’est pas amélioré, malgré la tentative de démocratisation politique du pays depuis les élections de 2015. Ceux-ci vivent donc sous la menace permanente de se faire emprisonner. «Malgré les changements ou la réforme démocratique, le fait que ces lois restent en place démontre une forme de pression sur les journalistes, qui mène à l’autocensure», explique la représentante du Myanmar pour Amnistie Internationale, Elise Tillet.

Depuis la victoire de la Ligue nationale pour la démocratie, le parti d’Aung San Suu Kyi, en 2015, le pays observe une tentative de transition progressive vers un système démocratique. «Parmi les points positifs, il faut noter une diversification grandissante du paysage médiatique birman, des réformes positives du secteur audiovisuel, ainsi qu’une explosion de l’usage d’Internet, notamment des réseaux sociaux», mentionne le représentant de Reporters Sans Frontières (RSF) pour le Myanmar, Daniel Bastard.

Plusieurs prisonniers ont été relâchés et les arrestations ont diminuées, mais l’autocensure sévit toujours sur la scène médiatique, car toutes critiques envers le gouvernement ou l’armée est passible d’arrestation et d’emprisonnement. Au moins un journaliste a été tué et six emprisonnés pour leurs activités professionnelles en 2017, selon RSF. «De façon paradoxale ou non, la situation de la liberté de la presse au Myanmar s’est plutôt détériorée après 2015», mentionne M. Bastard.  

Retour aux sources

Outre l’autocensure, les restrictions au niveau de l’accès à l’information par les autorités sont nombreuses au pays, ce qui complique le travail des médias. «Il y a des zones entières du Myanmar auxquelles personne n’a accès, qui sont souvent des zones problématiques, laisse entendre Elise Tillet. Au delà de ça, il y a un manque de transparence totale sur ce que fait le gouvernement civil et la junte militaire, c’est-à-dire que lorsque tu essayes d’obtenir des informations sur les politiques gouvernementale, tu n’auras souvent pas de réponse».

L’accès difficile aux informations publiques vient restreindre la couverture médiatique, car la possibilité d’obtenir un portrait réel de la situation est limitée. Ce phénomène est d’ailleurs observable avec la crise humanitaire qui frappe actuellement l’Arakan. Cette zone interdite d’accès pour les médias et les Organisations non gouvernementales est touchée par le racisme anti-Rohingyas qui oblige des milliers de membres de cette minorité musulmane de l’Arakan à fuirent vers le Bangladesh. «Au final c’est un gros contrôle de l’information qui est géré à la fois par l’armée birmane et par le gouvernement. Le contexte institutionnel et légal limite donc les possibilités [pour les médias]», explique Jean-François Rancourt.

«Les progrès parcourus par le Myanmar depuis six ans sont indéniables en matière de liberté de presse et de lutte contre la censure. Ceci étant dit, les promesses émises par l’arrivée au pouvoir d’Aung San Suu Kyi n’ont clairement pas été tenues», conclut M. Bastard, en soulignant que la censure gouvernementale est encore présente au Myanmar malgré son abolition. Si les autorités semblent orienter la ligne éditoriale en intervenant après les publications, la tentative de démocratisation de la liberté d’expression reste un majeur défi pour le Myanmar.

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