Motus et bouche cousue

lundi 20 novembre 2017 7:40

C’était une drôle de coïncidence de me voir offrir la chance d’apprendre l’art de la ventriloquie deux jours après que la jeune Darci Lynne ait gagné la grande finale d’America’s Got Talent. Tout comme elle, les ventriloques prêtent une voix à leur marionnette sans bouger leurs lèvres et ce, avec une habileté déconcertante. En dépit de mes moindres connaissances, je me suis lancée tête première vers l’inconnu.  

Par Sandrine Vieira

Au début de cette expérience, j’étais très peu familière avec la ventriloquie. Mis à part quelques vidéos visionnés en ligne, je n’avais jamais pris réellement connaissance de la complexité de cet art.

J’ai d’abord voulu suivre des cours auprès de ventriloques professionnels. Cependant, ceux-ci vivent tous à l’extérieur de la métropole, soit à Sherbrooke et à Québec. J’ai d’ailleurs appris qu’ils avaient suivi des cours de formation en ligne, et ainsi, qu’ils ne pouvaient pas m’aider au niveau de l’apprentissage. Le ventriloque Danys Hamel m’a envoyé les leçons par lesquelles il a débuté son parcours: c’est là que le fun a pu commencer.

L’illusion sur le bout de la langue

Ma première leçon consistait à réciter l’alphabet en tentant de ne pas remuer les lèvres. J’ai frappé un mur dès la deuxième lettre. Je me suis entêté à réessayer, mais j’ai ensuite découvert qu’il est tout simplement impossible de prononcer certaines lettres en gardant les lèvres immobiles. Le B, le M et le P, par exemple, m’ont causé beaucoup de déboires. Afin de contrer ce problème, j’ai dû apprendre à substituer ces lettres par d’autres: c’était l’heure de ma deuxième leçon.

Évidemment, j’ai fait face à d’autres ennuis. C’était, de loin, l’exercice le plus difficile de tout mon parcours. Il fallait que je substitue les B par les D, les M par les N et les P par les T dans mes phrases. Je crois n’avoir jamais été aussi perplexe de ma vie; je n’arrivais pas à comprendre comment cela pouvait aboutir à un résultat compréhensible pour les auditeurs. La première phrase que je devais réciter était : «Les bébés de Madame Pednault ne sont pas beaux». Je devais alors substituer les lettres en questions afin d’arriver à cette phrase bien inusitée : «Les dédés de Nadane Tednault sont ne sont tas deaux».

C’était aussi absurde à dire qu’à lire, mais voilà le plus grand secret derrière l’illusion créée par les ventriloques: avec beaucoup de pratique, les cordes vocales peuvent transformer les lettres de substitution pour les faire sonner comme celles du départ. C’est même tellement subtil que notre cerveau corrige automatiquement le tir pour entendre la prononciation correcte.

Mon ami Jerry

La leçon suivante portait sur l’importance de la marionnette. Je ne pensais pas en avoir réellement besoin lors de mes pratiques, mais j’ai vite compris pourquoi c’était primordial. Je suis alors allée acheter Jerry, marionnette à l’apparence d’un monstre aux yeux orange exorbitants.

Selon la ventriloque Lise Maurais, la manipulation du personnage est fondamentale. «C’est encore plus important que de ne pas bouger les lèvres. Il doit en tout temps être « vivant » et réagir comme une vraie personne dans une situation donnée. Observer les comportements des gens [afin de les reproduire] est un incontournable», explique-t-elle.

Du coup, je devais travailler afin de rendre Jerry le plus différent de moi possible : autant dans sa voix et son accent que dans sa personnalité. Je lui en ai donc prêté une voix assez aiguë, la mienne étant plutôt grave. J’ai également voulu lui prêter un accent français, mais c’était très complexe considérant les autres techniques avec lesquelles je devais jongler.  

J’en suis venue à me demander:  Pourquoi mettre autant d’efforts dans l’identité d’une simple peluche? Selon Lise Maurais, c’est l’outil le plus important du ventriloque. «La marionnette permet de faire passer toutes sortes d’émotions, dans ses gestes, dans l’intonation de sa voix et dans sa physionomie.» Elle permet aussi de se dissocier du propos et ainsi, on peut lui faire dire n’importe quoi sans en porter la responsabilité. «Après tout, c’est elle qui l’a dit! Les gens s’identifient au personnage qui devient intouchable», indique-t-elle.

Vers la fin de cette leçon sur l’élaboration du personnage, il me restait à travailler la bonne synchronisation de la bouche du pantin avec le texte. Dans un souci de réalisme, il doit ouvrir la bouche à chaque syllabe, il serait évidemment illogique qu’il ouvre la bouche trois fois en récitant une phrase de douze mots! À force de me pratiquer, je suis devenue plus à l’aise avec cette technique, surtout depuis que je compte chaque syllabe avant de me lancer. Un simple «Salut, ça va bien?» émet cinq mouvements de la bouche.

La dernière information que j’ai apprise dans le cadre de mes leçons est que les humains recherchent constamment la source des sons à l’aide de leurs yeux. Ainsi, plus mon ami Jerry semble réaliste dans sa manière d’agir et de parler, plus mon auditoire sera concentré sur lui, et non sur le mouvement de mes lèvres.

Les cordes vocales au repos

Les leçons en ligne se sont finalement clôturées. J’étais assez perplexe: c’était déjà terminé et je n’avais pas du tout l’impression d’avoir progressé d’une quelconque manière. En fait, il restait une toute dernière étape: me pratiquer.

C’est ce que j’ai fait de manière quotidienne en récitant divers textes inspirés de livres et de spectacles de ventriloquie. J’avais présumé qu’une semaine complète serait amplement suffisante, mais je me suis vite aperçu que les résultats ne se manifestaient pas aussi rapidement que ce que j’avais espéré.

J’ai demandé à Lise Maurais comment elle s’y prendrait si elle voulait obtenir des résultats rapides. «Je crois qu’on peut y arriver avec beaucoup de pratique, surtout lorsqu’on possède des capacités pour le chant, le sens du timing et peut-être même que la morphologie de la bouche et la gorge y jouent aussi un certain rôle»,  m’a-t-elle confiée.

N’étant douée ni en chant ni en sens du timing, je comprends pourquoi je n’y arrive toujours pas. Même si je ne suis pas plus compétente qu’au début de cette aventure, j’en sors tout de même plus instruite. C’est ainsi qu’après plusieurs soirées de pratique, je peux enfin boucler la boucle sur cette expérience assez loufoque.

Une chose certaine, c’est que cela semblait beaucoup plus facile à faire que ce que j’avais prévu : America’s Got Talent peut encore m’attendre quelques années supplémentaires!

Motus et bouche cousue from Magazine L'Esprit Simple on Vimeo.

Leave a reply

required

required

optional